« Il voulait partir au bout du monde« . Et il avait choisi La Réunion comme refuge, presque comme disparition volontaire. Loin du rugby-business, loin de la célébrité de ses frères Marc et Thomas Lièvremont, loin aussi des trajectoires toutes tracées.
Vincent Lièvremont est mort il y a quelques jours d’un cancer des os généralisé, au CHU de Saint-Pierre, dans le sud de La Réunion. Il avait 56 ans.
Sur l’île, où il vivait depuis plus de trente ans, beaucoup se souviennent d’un homme profondément libre, parfois insaisissable, souvent pieds nus, toujours fidèle à une certaine idée de la vie. Un rugbyman des marges, amoureux du jeu, des voyages, des troisièmes mi-temps et des rencontres humaines. À La Réunion, il avait fini par devenir bien plus qu’ »un frère de« .
À La Réunion, un rugbyman pieds nus arrivé du continent en 1991
Il y a donc des hommes qui traversent les endroits sans jamais vraiment s’y arrêter. Et puis il y a ceux qui s’y fondent au point d’en devenir une silhouette familière. Vincent Lièvremont appartenait à cette seconde catégorie. À La Réunion, où il avait débarqué au début des années 1990 presque par hasard, il était devenu une présence discrète, mais connue du petit monde du rugby local. Une figure atypique aussi. Un homme qui ne ressemblait à personne.
Quand Jean-Michel Piron, président de ligue de rugby de La Réunion évoque aujourd’hui son souvenir, ce ne sont pas d’abord les terrains qui lui reviennent. Ce sont des images presque cinématographiques. « Il habitait un petit peu à la sauvage, pieds nus, la barbe, les cheveux longs, embrasser les arbres… » Comme si Vincent Lièvremont avait fini par se détacher lentement de tout ce qui faisait le bruit du monde moderne. Du rugby spectacle aussi.
À l’époque pourtant, il arrive à La Réunion avec encore la fougue du joueur. En 1991, Armand Coupou, alors président du XV Dionysien, l’accueille chez lui pendant plusieurs mois. « Il habitait chez moi pendant six mois », raconte-t-il aujourd’hui.
Le jeune homme débarque avec cette envie confuse de recommencer quelque chose ailleurs. « Il voulait partir au bout du monde. Il voulait changer de vie« , résume Armand Coupou.
La Réunion deviendra finalement sa terre d’ancrage.
Du XV Dionysien au rugby à 7 au Kenya
Dans le rugby réunionnais des années 1990, Vincent Lièvremont ne passe pas inaperçu. Troisième ligne mobile, joueur de devoir et d’instinct, il participe aux premières grandes aventures du rugby à 7 local.
Jean-Michel Piron s’en souvient encore : « Il a participé surtout au rugby à 7, aux premières joutes qu’on a fait au Kenya, au Safari 7.«
Armand Coupou parle, lui, d’ »énormes qualités rugbystiques« . Mais ce qui marque surtout ceux qui l’ont côtoyé, c’est son rapport humain au rugby. Sa manière d’habiter les clubs. « C’était quelqu’un qui faisait partie de la famille du rugby« , dit simplement son ancien président.
Parce que Vincent Lièvremont semblait aimer davantage la vie autour du rugby que le rugby lui-même. Les chants d’après-match. Les longues discussions. Les troisièmes mi-temps qui n’en finissent plus. « Il aimait le rugby et puis la vie« , souffle encore Armand Coupou.
Contrairement à ses frères devenus des figures majeures du rugby français, lui ne cherchera jamais à entrer dans les cadres. À professionnaliser sa passion. À construire une carrière.
Il préférait les détours.
Gardien de piscine au Créolia. Employé dans l’aérien chez Air Madagascar aux côtés de Nicolas Charlet. Voyageur régulier entre La Réunion, la Thaïlande et le Cambodge. Une existence faite de petits boulots, de départs, de retours et de rencontres.
Loin du rugby business de ses frères Lièvremont
Il rencontre une Réunionnaise. Devient père. Puis grand-père. Mais même dans la stabilité apparente, quelque chose chez lui restait profondément nomade. Armand Coupou raconte un homme « toujours très à l’aise pieds nus« , vivant presque en dehors des codes sociaux traditionnels réunionnais.
Sur la fin de sa vie, Vincent Lièvremont s’était retiré dans les hauts de Manapany, dans le Sud sauvage. Une vieille case, un mode de vie simple, presque effacé. « Il aimait bien les vieilles cases, raconte Armand Coupou. Il vivait un peu en marge.«
Une philosophie de vie jusque dans la maladie
Cette marginalité n’avait pourtant rien de triste. Ceux qui l’ont connu parlent d’un homme profondément vivant. Capable de disparaître plusieurs semaines puis de réapparaître dans un restaurant de Saint-Denis, chantant avec les copains. « C’est quelqu’un qui aimait la vie« , insiste Armand Coupou.
Même malade, il restera fidèle à cette philosophie instinctive. Son cancer des os, généralisé, il tente longtemps de le combattre seul. Avec des plantes, des herbes, des remèdes naturels. « Il ne s’est pas soigné. Il aimait bien se soigner avec des herbes« , raconte son ancien président. Comme si la médecine officielle appartenait encore à un autre monde que le sien.
Les Lièvremont, une famille unie jusqu’au bout
Au fond, Vincent Lièvremont, cheveux longs et barbe apparente, aura vécu toute sa vie ainsi : légèrement de côté.
Sans jamais totalement rompre avec les siens pourtant. Ses frères venaient le voir à La Réunion. Sa mère aussi était restée présente. Lors de ses obsèques, toute la famille avait fait le déplacement. Thomas Lièvremont était là. Sa sœur également. Marc était venu le voir avant sa mort, lorsqu’il était encore en soins palliatifs.
Mais Vincent Lièvremont semblait appartenir à une autre temporalité que celle du rugby français contemporain. Une époque où l’on pouvait encore disparaître un peu. Vivre autrement. Refuser les trajectoires rectilignes.
À La Réunion, certains se souviennent encore de lui arrivant aux terrains avec ses cheveux longs, son air absent et son sourire tranquille. D’autres évoquent sa manière de parler doucement, de rire facilement, de se contenter de peu. Beaucoup racontent surtout quelqu’un qui ne trichait pas. Jamais même.
Dans un rugby devenu ultra-professionnel, calibré, surveillé, Vincent Lièvremont incarnait presque l’inverse : un rugby de copains, de liberté, de voyages et de débrouille.
Un rugby profondément humain.
À Saint-Pierre, un dernier lien avec le rugby
Jean-Michel Piron se rappelle d’ailleurs que, récemment encore, il avait amené son petit-fils à l’école de rugby de Saint-Pierre. Comme un dernier lien avec ce sport qui ne l’avait jamais complètement quitté.
Il y a quelque chose de bouleversant dans cette image.
Un ancien joueur un peu oublié. Un homme usé par la maladie. Un grand-père aux pieds nus regardant des enfants courir derrière un ballon ovale sur un terrain réunionnais.
Sans doute parce que toute sa vie tenait déjà là-dedans. Dans la transmission discrète. Dans les marges. Dans cette manière d’aimer le rugby sans jamais chercher à en tirer une gloire.
Vincent Lièvremont est mort loin des grandes tribunes et des caméras. Mais à La Réunion, beaucoup garderont le souvenir d’un homme rare. Un homme qui avait choisi l’île pour s’y perdre un peu, et qui y avait finalement trouvé une autre famille.

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