Quand il parle d’elle, sa voix change légèrement. Le ton reste rugueux, direct, marqué par des années de vestiaires et de terrains boueux. Mais derrière les phrases courtes et les réflexes d’ancien joueur apparaît autre chose : une immense fierté de père.

« C’est ma fille« , lâche-t-il simplement, presque surpris lui-même, lorsque le nom de sa fille Cloé, 23 ans, apparaît dans la conversation autour du XV de France féminin.

Quelques jours plus tôt, il était devant sa télévision pour regarder son entrée sous le maillot bleu contre les Anglaises (défaite 43-28). « Franchement, elle a fait une belle rentrée« , souffle-t-il encore, avant de replonger immédiatement dans l’analyse technique du match, comme un vieux compétiteur incapable de regarder le rugby autrement. « Le score est lourd, mais dans le jeu courant, les Françaises rivalisent partout. Elles sont juste moins réalistes.« 

Langue familiale

Le rugby, chez eux, dans la famille Correa, n’a jamais été un décor. C’est une langue familiale.

Elle a grandi dedans depuis toujours. Littéralement. « Elle était avec moi tout le temps dans les vestiaires depuis l’âge de 3 ans », raconte-t-il. Des anciens coéquipiers lui renvoient encore aujourd’hui des photos d’elle enfant, assise sur les genoux des joueurs, au milieu des sacs, des bandes et des odeurs de camphre. « C’était la petite mascotte de tout le monde.« 

Il parle aussi avec une forme de nostalgie du rugby qu’il a connu, celui des longs trajets en bus, des vestiaires parfois vétustes et des aventures humaines qui dépassaient largement le simple résultat du week-end.

Il a connu une longue carrière de joueur entre Mantes-la-Jolie, Limoges, Grenoble, Montauban ou encore Albi. International sénégalais, il garde surtout le souvenir « d’aventures humaines » et d’équipes improbables capables de renverser des montagnes collectivement.

Culture du collectif

« On n’avait pas forcément une grande équipe, mais collectivement, on devenait meilleurs que ce qu’on était individuellement« , raconte-t-il.

Cette culture du collectif, il a essayé de la transmettre à sa fille sans jamais lui imposer son propre parcours. Lui-même reconnaît avoir eu des regrets dans sa carrière, notamment celui de ne pas avoir osé partir plus jeune au Racing lorsqu’il en avait l’opportunité.

« J’étais dans mon confort, avec les copains, je n’étais pas assez mature« , confie-t-il. Peut-être est-ce aussi pour cela qu’il pousse aujourd’hui sa fille, rugueuse deuxième ligne du Stade Toulousain, à sortir de sa zone de confort, à accepter les moments difficiles, à comprendre très tôt ce que le sport de haut niveau exige réellement.

Alors forcément, voir aujourd’hui sa fille porter le maillot de l’équipe de France provoque quelque chose de particulier. Même s’il refuse les grandes déclarations.

« Elle, c’est elle qui a décidé un jour de jouer. Je lui ai juste dit : vas-y. » Le reste, assure-t-il, lui appartient.

Cloe Correa of Stade Toulousain during the Women’s Rugby Elite 1 match between Toulouse and Bordeaux at Stade Ernest Wallon on October 12, 2025 in Toulouse, France. (Photo by Loic Cousin/Icon Sport) – Photo by Icon Sport

Surprotection excessive

Le grand gaillard raconte pourtant des années d’échanges parfois tendus, où il lui parlait davantage « comme un joueur à un autre joueur » que comme un père à sa fille. « Quand tu as joué, tu connais les leviers, tu connais le jargon du rugby. Parfois les discussions sont piquantes.« 

Chez eux, pas de surprotection excessive ni de père hurlant au bord des terrains. Il déteste ça. « Je n’ai jamais accepté les parents qui vivent leurs frustrations à travers leurs enfants.« 

Alors il essaie de rester à sa place. Pas toujours simple.

Parce qu’il connaît aussi la violence du haut niveau. Les blessures. Les sacrifices invisibles. La frustration permanente. « Le rugby, ce n’est pas juste jouer le week-end. Il faut accepter de ne pas sortir, de faire attention à son corps, de dormir, de travailler.« 

“Quand tu lui parles, j’ai envie de chialer.”

Et puis il y a la mère, indispensable équilibre dans cette famille très rugby. « Heureusement qu’on l’avait, sourit-il. Moi parfois, quand je lui parle rugby, ça peut être cru. Sa mère me dit souvent : Quand tu lui parles, j’ai envie de chialer. » Lui rit doucement.

Parce qu’au fond, Yogane Correa sait qu’il fonctionne encore avec les codes d’une autre génération. Celle des entraîneurs qui « ne venaient pas te caresser dans le sens du poil« . Celle où il fallait prendre sa place ou disparaître.

Mais il observe aussi combien le rugby féminin a changé.

Marginal

Le « jeune vieux » joueur de 51 ans aux souvenirs africains et aux récits de bus interminables regarde désormais des stades pleins pour les Bleues. Des audiences télé massives. Des jeunes filles qui rêvent enfin d’une carrière. « Quand tu vois 35 000 personnes à Bordeaux, tu te dis que ça évolue vraiment.« 

Yogane CORREA – 27.11.2009 – Racing Metro 92 / Albi – Top 14 14eme journee. Photo: Dave Winter / Icon Sport. – Photo by Icon Sport

Correa père estime pourtant que le rugby féminin reste encore loin de la reconnaissance accordée aux hommes. « Les filles n’en vivent pas vraiment aujourd’hui. Il faut leur donner les mêmes moyens.« 

Son regard sur le rugby féminin dit aussi beaucoup de l’évolution du sport. Il se souvient d’une époque où voir des filles jouer au rugby restait « presque marginal » dans certains clubs. Aujourd’hui, il voit des stades pleins, des retransmissions télévisées et des jeunes joueuses qui osent enfin rêver plus grand.

Mais il refuse l’euphorie facile.

Cette réalité-là, il la connaît désormais de l’intérieur. Alors il admire encore davantage la capacité de sa fille à tenir ce rythme. « Les entraînements, les déplacements, la récupération, la pression des performances« , tout cela en essayant de construire une vie à côté.

Une fierté énorme

Lui qui a connu un rugby plus brut, moins médiatisé, découvre aujourd’hui une autre forme de combat : celui de femmes qui doivent encore prouver qu’elles méritent la même reconnaissance que les hommes dans un sport longtemps pensé uniquement au masculin.

Alors il espère. Comme ancien joueur. Comme passionné. Et surtout comme père.

Parce qu’au milieu des analyses tactiques, des souvenirs de carrière et du franc-parler rugbystique, une phrase revient presque timidement : « Franchement… oui, c’est une fierté énorme.«