On imagine souvent qu’un champion olympique est tombé dans son sport avant même de savoir marcher. Que tout était écrit. Chez Jordan Sepho, rien ne s’est passé comme prévu.
Le rugby est arrivé tard. Très tard. À 17 ans, le Réunionnais d’origine par sa maman (il est né à Pontoise) ne rêve ni du Stade de France ni d’une médaille d’or. Il joue au basket, après avoir pratiqué le football puis la lutte. Une opportunité de rejoindre les États-Unis se présente même à lui. Le genre de proposition qui bouleverse une vie. Pourtant, au moment de faire sa valise depuis La Réunion, où il grandit, il recule.
« Plus le départ approchait, plus je flippais. Je partais loin de ma famille, de mes amis. Je ne connaissais rien là-bas. Tout était incertain. Alors j’ai arrêté. » Un renoncement qui ressemble aujourd’hui à un détour providentiel.
Du basket au rugby à 7 : « passer à autre chose »
Quelques copains de lycée lui proposent alors d’essayer le rugby à l’Étang-Salé. Il accepte sans véritable ambition, simplement parce qu’il aime découvrir de nouveaux sports. « Au début, je faisais ça pour les potes. J’aime bien tester de nouvelles choses.«
Le rugby à XV lui plaît. Puis vient la découverte du rugby à 7. Le déclic. « Là, j’ai vraiment kiffé. Il y avait beaucoup plus d’espace, il fallait tout faire, on pouvait vraiment puiser dans ses réserves. C’était plus fait pour mon profil. Mais le rugby à 7 est très cruel. On gagne, mais on perd aussi beaucoup. Dans un tournoi, tu peux perdre un match et finir champion. Il faut apprendre à passer très vite à autre chose.«
Ce qui n’était qu’un essai devient rapidement une obsession. Car en quelques saisons, Jordan Sepho enchaîne les étapes sans jamais brûler les lignes. Une sélection de La Réunion. Un championnat de France universitaire. Quelques essais qui attirent les regards. L’équipe de France universitaire, puis le groupe développement. Enfin, en janvier 2020, l’équipe de France. La vraie. La « grande ».
Une trajectoire atypique jusqu’à France 7
Une ascension fulgurante pour celui qui n’avait découvert le rugby que quelques années plus tôt. « Je voulais devenir professionnel dans un sport. Je ne savais juste pas lequel.«
Cette « trajectoire atypique » explique peut-être sa manière d’aborder le haut niveau. Sans agitation. Sans ego. Dans un vestiaire, Jordan Sepho n’est donc pas le plus bavard, mais il « apaise » beaucoup. « Je suis celui qui rappelle aux autres de gérer leurs émotions, glisse-t-il très timidement. Qu’on gagne ou qu’on perde, il faut rester calme.«

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il ne s’est jamais imaginé ailleurs. Là où certains voient le rugby à 7 comme un tremplin vers le XV, Jordan Sepho y a trouvé son sport. « Au 15, je n’avais jamais fini un match comme j’étais au 7. Là, tu es tout le temps sollicité. Tu attaques, tu défends, tu cours partout. C’est ce qui me plaît. » Une intensité permanente qui correspond à son profil autant qu’à son tempérament.
Cette force tranquille est bel et bien devenue l’une de ses signatures.
Paris 2024, une obsession quotidienne
Lorsque l’équipe de France prépare les Jeux de Paris, le groupe ne parle que d’une seule chose. « Depuis quatre ans, on ne parlait que de la médaille d’or.«
« Le titre olympique n’est pas né d’un été magique, mais d’une obsession quotidienne« , explique-t-il. Les succès à Los Angeles puis à Madrid, quelques semaines avant les Jeux, renforcent cette certitude intime que quelque chose est en train de s’écrire.
Et le quart de finale face à l’Argentine reste, selon lui, le véritable tournant. « Une fois qu’on les bat, on sent que plus rien ne peut nous arrêter.«
Jordan SephoLe titre olympique n’est pas né d’un été magique, mais d’une obsession quotidienne.
Quelques jours plus tard, le Stade de France explose. Les Bleus deviennent champions olympiques devant près de 80.000 spectateurs. Plusieurs millions à la télé. « C’était l’accomplissement. On en parlait depuis quatre ans. Tout le monde était très ému. » Son souvenir le plus marquant.
Nonchalant 🤌
— HSBC SVNS (@SVNSSeries) May 31, 2024
Jordan Sepho has the nouse to complete the counter for France.#HSBCSVNS | #HSBCSVNSMAD pic.twitter.com/3pvcABJiTn
Tout aussi marquant : la quinzaine olympique a aussi été marquée par l’arrivée d’Antoine Dupont, dont l’adaptation au rugby à 7 a surpris jusque dans son propre camp. Jordan Sepho n’en rajoute pas, mais le compliment vaut son pesant d’or.
Il confirme : « Franchement, pour s’adapter aussi vite, ça montre que c’est un joueur capable de tout faire. » Comme beaucoup de ses partenaires, il a vu le capitaine du XV de France absorber en quelques mois les exigences d’une discipline aux codes pourtant très différents.
Objectif Los Angeles 2028
Le lendemain des Jeux, pourtant, tout recommence. Une nouvelle équipe se construit, plusieurs cadres s’en vont, les automatismes disparaissent. Jordan Sepho fait partie de ceux qui assurent la transition. Les podiums reviennent plus difficilement.
L’objectif, désormais, a changé de dimension. « On vise Los Angeles 2028. Maintenant, on veut en gagner le plus possible, garder notre médaille.«
La victoire obtenue il y a quelques jours à Bordeaux lui a d’ailleurs rappelé les sensations des Jeux. Car jouer à domicile « transforme » l’équipe de France. « Devant nos familles et notre public, on a envie de donner encore plus. Chez nous, on est vraiment très costauds. Il faudrait réussir à faire la même chose partout.«
Un circuit SVNS fermé, des sentiments partagés
Partout, car le rugby à 7, lui aussi, est en pleine mutation. Depuis la réforme du circuit mondial, seules huit équipes composent l’élite permanente. Une évolution que Jordan Sepho accueille avec des sentiments partagés. « Le niveau est très homogène. Aujourd’hui, tout le monde peut battre tout le monde. »
Mais cette formule fermée lui laisse aussi un goût d’inachevé. « C’est dommage, on joue toujours contre les mêmes équipes. C’est beaucoup plus dur pour les autres nations de venir se maintenir parmi les huit.«
🥇 Des médaillés d’or à ParisLongchamp !
— Equidia (@equidia) October 6, 2024
Quelques champions olympiques du rugby à 7 (@FranceRugby) sont présents pour la plus belle réunion de l’année : Antoine Zeghdar, Jordan Sepho et Andy Timo pic.twitter.com/qjcsw004C9
À bientôt 28 ans ans, le Réunionnais regarde déjà plus loin que sa carrière. Les études de psychologie l’attirent. Les forces de l’ordre aussi, peut-être. Il se donne encore « sept ou huit saisons » avant de tourner une autre page.
Le XV, pas « le même délire »
Le rugby à XV, en revanche, ne le fait pas rêver. « Ça ne m’attire pas forcément. Ce n’est pas le même délire. » Son terrain, ce sont les grands espaces du rugby à 7. Là où l’endurance, la vitesse et la lucidité valent autant que la puissance.
Là où un ancien basketteur devenu rugbyman sur le tard a trouvé sa place. Et où il entend bien rester jusqu’à Los Angeles. Parce qu’après Paris, une médaille d’or n’est plus un rêve. C’est un titre à défendre.
Ceux qui le côtoient au quotidien décrivent un « joueur discret« . Lui préfère parler « d’équilibre« . Dans un sport où les émotions peuvent faire basculer un match en quelques secondes, Jordan Sepho s’est imposé comme l’un des régulateurs du vestiaire. « Je suis celui qui rappelle aux autres de rester calmes. Qu’on perde ou qu’on gagne, il ne faut pas se laisser emporter. » Une qualité presque aussi précieuse que sa vitesse.
La Réunion et les rougails saucisses
Les années passent, les médailles s’accumulent, les étapes du circuit mondial s’enchaînent entre Dubaï, Vancouver, Hong Kong ou Madrid. Mais lorsqu’on demande à Jordan Sepho ce qui lui manque le plus de sa Réunion d’où est originaire sa mère, il ne répond ni le soleil ni les plages. « Tout. Les gens, la culture, l’alimentation…«
Alors il cuisine des carrys pour ses coéquipiers, des rougails saucisses aussi, attend décembre avec impatience et retrouve son île dès que le calendrier lui en laisse le temps. Champion olympique, oui. Mais d’abord un Réunionnais qui n’a jamais vraiment quitté son terrain d’origine.

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