Il a marqué un essai décisif en finale de Top 14, joué une finale de Coupe d’Europe, élément phare de France 7… Mais où est donc passé le grand Jean-Baptiste Gobelet ?
L’ailier du BO, champion de France en 2005 et 2006, était en quelque sorte sorti des radars du continent avec sa carrière de septiste. Nous l’avons contacté, depuis l’île Maurice, où une mission « passionnante » lui a été proposée, autour du développement du rugby.
« Je suis arrivé en 2017 à Maurice… un peu par hasard parce qu’il y avait un besoin de structurer la performance« , souffle-t-il. À l’époque, le rugby mauricien existe, mais reste diffus. Sans filière claire ni véritable projection internationale. « Il existe depuis des dizaines d’années, mais il y avait un besoin de restructurer les filières de performance après les jeux des îles« , explique-t-il.
Lui débarque avec un bagage forgé au plus haut niveau, passé par le Biarritz Olympique, et pose immédiatement un diagnostic lucide. « J’ai vu qu’il y avait un degré dans le niveau du rugby qui était intéressant dans l’océan Indien… on voit des vrais joueurs de rugby avec de vraies attitudes. »
Formation et développement
Le potentiel est là, brut, disséminé entre Madagascar, La Réunion ou Mayotte. Alors il reste, et commence à bâtir. Structurer, former, organiser. « On travaille sur les filières de performance, la formation et le développement du rugby« .

Une mission large, presque totale, mais immédiatement confrontée à une limite structurelle. Le nombre. « On est sur une population faible. » Un petit peu moins de 1.000 licenciés seulement, là où l’Afrique du Sud en compte des centaines de milliers (environ 700.000).
Dès lors, le choix est clair. « On est beaucoup plus sur la qualité plutôt que la quantité. » Trois clubs majeurs, des catégories d’âge qui descendent jusqu’aux plus jeunes, des enfants de cinq ou six ans qui découvrent le rugby. Une base fragile mais cohérente, qui cherche à compenser le manque de volume par une exigence accrue.
Cette exigence passe par un principe simple mais incontournable. Partir. « Pour chaque génération, on amène les jeunes sur une compétition différente. » À défaut de pouvoir créer une densité locale suffisante, Maurice s’exporte. Monaco, Afrique du Sud, Dubaï, Bangkok. Le monde devient un terrain d’apprentissage, un laboratoire permanent.
Et les résultats suivent, discrètement mais sûrement. Il s’en félicite : « On arrive à se positionner sur un top 10, top 12 depuis 8 ans, sur certaines compétitions. » Une régularité qui valide le travail de fond.
Frein à la performance ?
Le rugby féminin, lui, incarne cette montée en puissance. « On n’avait pas d’équipe junior quand je suis arrivé… aujourd’hui on a des U18 et des U15. »
Une progression rapide, en phase avec l’essor mondial de la discipline. Mais derrière ces avancées, le plafond reste visible. « Le frein à la performance, c’est le nombre de compétitions que tu vas jouer dans l’année. »
Trop peu de matchs, trop peu d’exposition, un manque chronique de confrontations qui ralentit mécaniquement la progression.
Déséquilibres
Et à cela s’ajoute un déséquilibre plus profond, presque culturel. « Un joueur du Pacifique est beaucoup plus « bankable » qu’un joueur de l’océan Indien. Quand tu prends la NFL ou la NBA, ils font leur marché en Afrique pour exploiter une potentiel certain, avec des programmes et du repérage. Le rugby passe peut-être à côté de gros potentiels. » Le regard du rugby mondial se porte ailleurs, vers des territoires déjà identifiés, déjà valorisés.
« Il y a des joueurs de très haute qualité… mais ils ne sont pas considérés« , regrette le Corrézien de naissance, formé à la JA Isle, en Haute-Vienne. Un constat lucide, sans détour, qui dépasse largement le cadre mauricien.
Ce déséquilibre du rugby mondial se retrouve aussi dans les logiques économiques et institutionnelles. « Le dispositif de répartition des fonds n’est pas en marche pour développer ces régions-là. » Peu d’investissements, peu de compétitions, peu de visibilité. Un cercle vicieux qui enferme ces territoires dans une forme d’invisibilité sportive.
Pourtant, le potentiel est immense. « Il n’y a pas de limite pour le rugby mauricien« , assure Gobelet. Une affirmation qui pourrait sembler optimiste, presque naïve, mais qui repose sur une stratégie précise.
Le grand gaillard (1m92, plus de 100 kg à l’époque) développe en parallèle une structure de performance multisports et de véritables acédémies olympiques en Afrique et au Moyen-Orient, convaincu que le rugby ne peut pas se développer seul. « Ma mission, elle est au-delà du rugby… elle est vraiment sur le développement de l’athlète dans sa globalité.«
Il va plus loin encore : « On propose des offres de performance élite pour jeunes athlètes olympiques dans les systèmes scolaires internationaux.«
Approche holistique
Nutrition, préparation mentale, suivi médical, charge de travail. Une approche holistique, pensée comme un socle. « La seule façon de pouvoir récupérer des jeunes de façon régulière et de les entraîner comme des pros, c’est l’école. »
Alors il adapte le modèle. « Tu mets du sport tous les matins de 7h à 10h dans le cadre de programmes de préparation sportive spécifique… et tu les mets dans un environnement de haut niveau. » Une acculturation progressive, qui concerne autant les joueurs que leur entourage.
Actuellement 100 athlètes olympiques provenant de 20 sports différents. « Il va falloir aussi éduquer les parents sur ce qu’est un sportif de haut niveau.«
Le rugby devient alors un outil parmi d’autres, intégré dans une réflexion plus large sur la performance et la formation.
Réalités économiques, frontières naturelles
Derrière le technicien, il y a aussi un parcours qui éclaire le regard. Avant Maurice, il y a eu la France, le Pays basque, les États-Unis. Des expériences multiples qui nourrissent aujourd’hui sa manière d’aborder le rugby. « J’ai vécu aux USA, j’ai vécu en Europe… dans différents endroits. »
Un itinéraire fait de déplacements, d’adaptations, de remises en question. Ce qui frappe, chez lui, c’est cette capacité à penser le rugby au-delà de ses frontières naturelles. À le voir comme un système global, connecté à des réalités économiques, culturelles, éducatives.
Son passé de joueur de haut niveau n’est jamais brandi comme un étendard, mais il infuse dans chaque décision. Dans l’exigence qu’il impose, dans la rigueur qu’il transmet, dans cette volonté constante de rapprocher Maurice des standards internationaux sans en nier les spécificités.
Cette dynamique qu’il insuffle s’appuie aussi sur une structuration progressive du tissu local, essentiel. Aujourd’hui, le rugby mauricien repose sur un noyau d’environ trois clubs historiques capables d’aligner des équipes de l’école de rugby jusqu’aux seniors, un cas relativement rare à cette échelle.
« T’as vraiment neuf clubs majeurs qui sont à Maurice et Rodrigues, dont trois core-club… de U7 à senior« , détaille Gobelet. Autour, une cinquantaine d’équipes gravitent, permettant de créer une forme de maillage territorial. À cela s’ajoute le développement scolaire, où « on arrive à capter beaucoup de gamins« .
Cette base élargie reste modeste en volume, mais elle offre une continuité, une progression. Et surtout, elle permet d’ancrer le rugby dans les habitudes locales, bien au-delà d’un simple sport d’expatriés ou de niche. Une implantation lente, mais stratégique, « qui vise à installer durablement la pratique« .

Dans cette construction, la comparaison avec d’autres territoires africains revient sans cesse, comme un point de repère. « Quand tu compares avec d’autres pays… ils ont 35.000 ou 40.000 licenciés mais seulement huit clubs. » Une autre réalité, inversée. Beaucoup de joueurs, mais peu de structures.
Maurice, elle, avance à l’opposé. Relativement peu de licenciés (pour 3.500 « membres« ), mais une organisation plus dense, plus structurée, capable d’accompagner les joueurs sur toute leur progression. D’un regarde La Réunion voisine, « ça montre que le travail qui est fait à Maurice est de qualité.«
Une affirmation qui repose sur un équilibre fragile, mais cohérent. Miser sur la formation longue, sur la continuité, plutôt que sur l’effet de masse. Une logique qui demande du temps, mais qui pourrait, à terme, produire des profils plus complets, plus adaptés aux exigences du haut niveau.
« Ce n’est que le début« , assure Jean-Baptiste Gobelet.
Progression certaine
Enfin, reste l’ambition sportive pure, celle qui se mesure en résultats et en hiérarchie. Gobelet ne vend pas de rêve inaccessible. Il fixe un cap réaliste. « Le but, c’est de pouvoir rester dans le top 10 africain. »
Pas encore rivaliser avec les meilleures nations du continent, mais s’installer durablement dans le paysage. Et surtout, continuer à exister face à des sélections composées en grande partie de joueurs évoluant en Europe.
« On est sur un rugby amateur contre un rugby pro. » Le défi est immense. Mais il n’empêche pas certaines performances ponctuelles, notamment sur le circuit à 7, où les sélections mauriciennes commencent à émerger. « Les filles ont gagné le Winter Sevens… on gravit les échelons. »
Une progression lente, mais tangible, qui confirme que le projet, au-delà des contraintes, avance dans la bonne direction.
Dans cette logique, Maurice tente aussi d’exister autrement. Accueillir, organiser, se rendre visible. « Faire connaître la qualité du rugby à Maurice dans l’ensemble de l’océan Indien. » Le territoire devient une plateforme, un point de rencontre. Accueillir des équipes sud-africaines, organiser des tournois, créer des événements capables d’attirer les regards.
Une stratégie lucide. Quand on ne peut pas encore rivaliser pleinement sur le terrain, on construit une légitimité ailleurs. Et derrière, une ambition plus vaste se dessine. « L’océan Indien, ça va de l’Australie à l’Afrique du Sud jusqu’aux Émirats. » Un espace immense donc, encore peu structuré, mais riche en connexions.
Maurice s’y positionne comme un carrefour potentiel, capable de relier des dynamiques dispersées. Dans un rugby mondial à deux vitesses, cette capacité d’adaptation devient essentielle. « Quand une équipe fait quinze compétitions par an et une autre seulement deux, la vitesse de développement n’est pas la même. » Le constat est là encore implacable. Mais il n’est pas une fatalité.
Entre passion et racines
Au fond, le projet dépasse le simple cadre sportif. Il s’inscrit aussi dans un choix de vie, presque philosophique.
Car il y a l’homme installé, presque enraciné. À Tamar, dans le sud-ouest de Maurice, loin des centres névralgiques du rugby mondial, il a trouvé une forme d’équilibre. « J’ai toujours eu besoin d’un rapport avec la mer… le fait de retrouver un environnement comme ici, ça me convient très bien. »
Sa vie se partage entre la fédération, son entreprise, sa famille. Une épouse sud-africaine, une fille, des allers-retours réguliers vers Le Cap. Une géographie intime qui épouse celle de son projet sportif.

Ici, il n’est plus seulement un ancien joueur ou un cadre technique. Il est devenu un acteur local, immergé dans une culture qu’il apprend et qu’il revendique. « C’est vachement agréable de pouvoir partager avec les gens ici. »
Une manière de rappeler que derrière les stratégies et les chiffres, le rugby reste d’abord une affaire de liens humains, de territoires et d’ancrage.
Cette immersion nourrit sa vision d’un rugby décloisonné, capable d’émerger loin de ses centres traditionnels. Un rugby qui ne se limite plus à ses puissances historiques, mais qui se réinvente dans ses marges.
À Maurice, ce mouvement est encore discret. Mais il est lancé. Et porté par une conviction simple, presque obstinée.
A Gobelet de conclure : « Il n’y a pas de limite pour le rugby mauricien. » Si ce n’est en termes de performances vis-à-vis de World Rugby…

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