Anthony Calteau, 35 ans, parle simplement. Sans détour. Comme il joue. « Je pense que si on veut jouer à un autre niveau que celui qui est à La Réunion, il faut partir. » La phrase tombe, nette, mais sereine. Elle résume une trajectoire, mais aussi une réalité que tous les joueurs de l’île de La Réunion connaissent.
Lui commence tôt. « J’ai commencé le rugby à l’âge de 9 ans à l’Étang-Salé. » Une enfance dans un club qui structure, qui forme, mais qui atteint vite ses limites. Alors il progresse, enchaîne les sélections jeunes, goûte aux compétitions extérieures.
« J’ai commencé comme tous les autres« . Un gamin du club, formé localement, bercé par un rugby encore discret sur l’île. Très vite, il comprend que quelque chose coince. Pas dans son jeu. Dans l’environnement. À La Réunion, le rugby existe, mais il ne suffit pas. Jusqu’au moment où la question se pose vraiment. Rester ou partir.
Du RC Étang-Salé au LOU : le parcours d’Anthony Calteau
Alors il fait ce que beaucoup font sans toujours le dire. Il part.
Direction la métropole. Lyon. Les études, et le rugby plus sérieux. « Je me fais recruter au LOU Rugby, en espoirs. » Le niveau monte d’un cran. L’exigence aussi.
Puis tout s’arrête. « Je me blesse, je me fais les croisés. » Une phrase courte, mais un tournant. Le genre de moment où une carrière peut basculer. Elle a basculé.
Il s’accroche. Reprend. Descend d’un niveau. Enchaîne les clubs, Villeurbanne, en fédérale 2, puis Saint-Genis-Laval Rugby. Trois saisons en Fédérale 3. Du rugby de l’ombre, mais formateur.

Rugby à La Réunion : pourquoi il faut partir en métropole
« Le temps de me remettre sur pied, je signe ailleurs, je continue. » Derrière la sobriété des mots, il y a les années à reconstruire. À comprendre le jeu autrement. À intégrer ce que La Réunion ne pouvait pas lui offrir seule.
Car le constat, chez lui, ne varie jamais.
« Aujourd’hui, si tu veux jouer plus haut, il faut partir. » Pas une option. Une nécessité.
Car sur l’île intense, le niveau existe, mais il reste inégal. « Mis à part quelques équipes, il n’y a pas forcément le niveau qu’il y avait à l’époque. » L’adversité manque. La répétition aussi.
Alors une génération entière fait le même choix. Partir en métropole. Se confronter. Apprendre. Et parfois, revenir.
Lui revient en 2020.
« L’envie de rentrer chez moi. » Presque comme une évidence. Mais il ne revient pas seul. « On était une bonne dizaine à partir… et on s’est tous retrouvés à rentrer. » Une vague silencieuse.
Au Rugby Club de l’Étang-Salé, l’effet est immédiat. Le niveau grimpe. Le club change de dimension.
« C’est pour ça que ça marche bien depuis 5 ou 6 ans« , sourit-il, lui le président dont la majorité des équipes sont championnes de La Réunion. Une explication simple ? Le retour des joueurs formés ailleurs.
Joueur, entraîneur, président : le triple rôle de Calteau
Calteau, lui, cumule.
Joueur. Entraîneur chez les jeunes. Et président depuis deux ans. « Je pense être le plus jeune président de la Réunion. » Il sourit presque en le disant, mais la responsabilité est bien là.
Son rôle, il le définit sans détour. « Je pense être un président à l’écoute de mon club, des bénévoles et des joueurs. » Un président de terrain. Qui connaît chaque trajectoire, chaque difficulté.

Mais ce qui l’obsède, ce n’est pas seulement gagner. Même si l’objectif est clair. « Le projet, il est simple, c’est de conquérir la sixième étoile.«
Former, partir, revenir : le cycle du rugby réunionnais
Non. Ce qui compte, c’est la transmission. « C’est d’essayer de réitérer tout ce qu’on a appris. » Ce qu’il a pris en métropole, il le redonne ici. Aux jeunes. À ceux qui viendront après.
Il le voit déjà. Maël Turpin, international U20 en est l’exemple… Joueur de Mont-de-Marsan, il sera sûrement recruté par un club de Top 14. Le cycle continue.
Le modèle est posé.
Former ici. Partir là-bas. Revenir ensuite.
Il y a aussi, chez lui, une forme d’obsession du détail, presque invisible dans les résultats mais essentielle dans la construction. Calteau insiste sur ce que le club donne concrètement aux jeunes. « Le jeune va avoir un maillot, un short, des chaussettes… il aura un goûter tous les mercredis, le bus est payé. »
Une logistique simple en apparence, mais qui dit beaucoup. À La Réunion, attirer et fidéliser passe aussi par là. Créer un environnement où les familles trouvent leur place, où les enfants sont encadrés du début à la fin. « Les gens comprennent qu’en venant chez nous, il y a quelque chose de sérieux« , explique-t-il.
RC Étang-Salé : un club structuré avec des moyens limités
Cette structuration du quotidien, héritée en partie de ce qu’il a vu en métropole, devient un levier quasiment silencieux. Elle permet de capter des jeunes qui ne seraient jamais venus au rugby.
Et surtout, elle installe une culture. Celle d’un club qui prend en charge, qui accompagne, qui ne laisse pas ses joueurs seuls face aux contraintes.
Dans un territoire où les moyens restent limités, ce travail de fond devient presque un acte militant.
L’exil des rugbymen réunionnais, un investissement
Reste enfin la question de l’identité. Car si le modèle du départ s’impose, il ne dilue pas pour autant l’ancrage local. Au contraire.
Calteau insiste sur cette idée de racines. « J’ai toujours été dans ce club-là depuis la tendre enfance. » Et autour de lui, la même histoire se répète. Des joueurs partis, revenus, qui reforment un noyau dur.
Une fidélité rare dans le rugby moderne. Elle crée une alchimie particulière. « On a tout connu ensemble« , dit-il encore. Victoires, défaites, départs, retours. Ce vécu commun donne au club une stabilité que beaucoup envieraient.
Et c’est peut-être là que réside la vraie force de ce modèle. Partir pour progresser, oui. Mais revenir pour appartenir. Dans ce va-et-vient permanent, le rugby réunionnais ne perd pas son identité. Il la renforce.
Jérôme Agenor, Maël Turpin : les relais d’une génération
« On a eu des encadrants qui nous ont formés correctement« , assure-t-il. Dont Jérôme Agenor, ancien président et entraîneur, patron d’un plan de jeu, d’une vision et d’une identité.
Aujourd’hui, c’est donc à Anthony Calteau de prendre le relais. Et de pousser les jeunes à partir, même si cela peut sembler paradoxal.

Parce qu’à ses yeux, le départ n’est plus une perte. C’est un investissement.
Dans un rugby réunionnais encore fragile, le club de L’Étang-Salé fait figure de locomotive. Plus de 500 licenciés. Une école de rugby structurée. Des résultats.
Mais aussi une économie bricolée. « On a des subventions de la mairie… tout le reste, c’est nous qui le produisons. » Sponsors, buvette, produits dérivés. Un équilibre précaire, mais maîtrisé.
Et autour, le terrain s’élargit. Madagascar, Maurice, Mayotte. Le rugby de l’océan Indien se structure aussi. « Le niveau est super bon… très physique, très solide. » Mais là encore, la comparaison revient. Toujours.
Rugby océan Indien : Madagascar, Maurice, Mayotte en référence
Anthony Calteau ne cherche pas à contourner cette réalité. Il la regarde en face. Et il l’utilise.
Son parcours n’est pas un exemple isolé. Il devient une méthode. « On ne change pas de nom… on est tous revenus. » Des mots qui paraissent anodins. Mais derrière, une révolution, sans bruit.
Car à La Réunion, le rugby ne se construit plus seulement sur l’île. Il se construit dans le départ. Et surtout, dans le retour.

1 commentaire
Ohlala Toto génial !!! Trop fière de toi ! ❤️❤️❤️❤️❤️