Miguel Fernandez est le président d’Intervals, le syndicat des agents sportifs du rugby, et il entame sa troisième mandature. Photographie du marché des transferts, état des lieux des structures, tendances du Top 14 à la Pro D2 : interview éclairante.

Le rôle des agents sportifs dans le rugby français

Vous connaissez le rugby, vous avez côtoyé combien de présidents de la FFR ? J’ai connu Bernard Lapasset, Pierre Camou, Bernard Laporte et aujourd’hui Florian Grill. Il y a un petit peu un aspect moine du chapitre pour la cathédrale avec des évêques qui passent et donnent les plans, les piliers de la foi. J’ai connu la structuration du rugby professionnel, la création de la ligue, ses balbutiements, ses succès, très peu d’errements. Les rapports Fédération / Ligue qui se tendent, mais avec un pied sur chaque berge, comme les joueurs de haut niveau jouant pour les équipes de France mais payés par les clubs…

De quoi devenir schizophrène… Un pied dans la Ligue représentant les clubs employeurs/payeurs, l’autre avec le joueur, salarié et potentiellement international, oui. Avocat et procureur, c’est aussi la spécificité de notre rugby, en France. Au début des années 2000, le regretté Marcel Martin avait été visionnaire : avec l’arrivée des intermédiaires, au vu du contexte juridique, l’ensemble des clubs a décidé de partir du principe que c’était les clubs qui allaient mandater des agents, suivant l’avis de Monsieur Martin. C’était un moyen de contrôler les flux financiers pour éviter certaines dérives qui pouvaient exister dans d’autres sports… Cette façon de faire fonctionne très bien, continue et perdure. Un visionnaire.

Le temps est loin où, lors des Assises du rugby français à Marcoussis en 2010, j’avais débuté le rapport sur les agents par “Comme l’a dit Michel Palmié, un bon agent est un agent mort”… Nous n’étions même pas invités… Aujourd’hui, on a des relations qui sont un peu plus apaisées. Ceux qui œuvrent pour le rugby professionnel, les présidents, les managers, les élus, etc…, ont parfaitement saisi et compris le rôle d’un intermédiaire sportif, d’un agent sportif.

Les JIFF, une révolution du marché français

Les JIFF (joueurs issus des filières de formation), une révolution du marché français ? Ça a changé le paysage sur différents aspects. D’abord, j’ai un souvenir très ému parce que quand on a commencé, Pierre-Yves Revol était président de la ligue, il avait instauré ce système, j’en avais débattu avec lui sur une radio bien connue grâce à un journaliste bien connu aussi qui m’avait sollicité. On a connu une période spéculative pendant les quatre premières années. En définitive, tu contraignais administrativement les clubs à faire des choix qui pouvaient être décorrélés de la performance. Autrement dit, il valait mieux avoir un JIFF plutôt qu’un bon joueur. J’exagère un peu, ça a augmenté les salaires des jeunes joueurs.

« Moins de 10 % de transferts en cours de saison »

Le marché français aujourd’hui représente combien de joueurs ? Avec la refonte des championnats, un contrat à terme qui va être signé aujourd’hui, avec une structure juridique susceptible d’évoluer, on peut dire qu’il y a entre 1000 et 1200 joueurs en Top 14 et Pro D2. 2000 avec “les” Nationales. Renouvelable par tiers, comme le Sénat, et des contrats à durée déterminée de cinq saisons maximum renouvelables, spécificité sportive. Nous n’avons quasiment pas de transferts, changement de club en cours de saison, moins de 10 %, quasiment que des mutations au terme du contrat, et pas de mercato comme au football.

2026/27, une bonne cuvée ? Je considère ma mission réussie quand j’ai réussi à répondre à 100 % aux sollicitations de mes mandats, qu’ils soient de recherches, les clubs, ou de joueurs. Après, bonne ou mauvaise cuvée, je n’en sais rien. Ce qui est sûr, c’est qu’aujourd’hui il y a un cycle sur un marché, un temps long – les mutations – et un temps court – les transferts, les réajustements, les jokers médicaux, les joueurs supplémentaires. Le temps long se calcule sur un cycle de quatre ans qui suit un peu la constellation de la Coupe du monde et l’astre du Top 14. Il y a des cycles. Généralement, la moyenne ce sont des contrats de deux ans. Tu as souvent des débuts de projets sportifs avec des joueurs ou des entraîneurs qui démarrent au lendemain de la Coupe du monde et qui vont jusqu’à la moitié de cette période-là, à mi-chemin entre deux Coupes du monde.

Le rugby féminin, prochain grand marché

Un mot sur les filles : l’Angleterre possède le seul championnat professionnel, 400 joueuses sous contrat. La France est à la ramasse… Le rugby ne pourra pas occulter 50 % de la population mondiale. Le développement du rugby passe par le rugby féminin, j’en suis extrêmement convaincu. Les marques, les sponsors, les investisseurs dans le rugby et dans le sport en général, le savent. Il ne faut pas qu’on soit à la traîne. Dans la société qui m’emploie, on travaille énormément sur le marketing sportif et aujourd’hui le monde du marketing a parfaitement compris l’intérêt majeur du sport féminin. Toutes les marques comprennent qu’aujourd’hui, on ne peut pas s’adresser qu’à 50 % de la population, c’est fondamental pour les marques.

Carrières plus courtes, salary cap et marché des staffs

L’âge de cristal et la pierre qui clignote dans la paume à l’âge de 30 ans… Quelle est la durée d’une carrière ? La durée moyenne d’une carrière professionnelle est de 8 ans, ça s’est réduit, on est passé de 12 ans il y a 20 ans à 8 ans.

Est-ce qu’il vous est arrivé de manquer le “coup du siècle” parce que la masse salariale était au plafond ? Ça m’est arrivé 10 fois par saison d’entendre “je suis désolé mais je dois respecter le salary cap.

Est-ce que le marché de l’encadrement technique d’un club est quelque chose qui est moins considéré, moins bien traité que celui des joueurs ? Il y a 10 ans, j’ai décidé de m’intéresser aux décideurs des clubs. Dans la vie d’une entreprise, quelle qu’elle soit, les choix les plus structurants sont ceux qui concernent les responsables. Un entraîneur en chef, un adjoint, etc…, ce sont des choix structurants, les choix les plus difficiles et les plus importants de mon point de vue pour un club. Après, il faut les talents des joueurs.