Quatre ans après son dernier match chez les professionnels, Teiva Jacquelain reste dans l’ombre. Formé à Toulon, passé par Grenoble, Bayonne et Mont-de-Marsan, l’ailier de 32 ans a traversé une longue période de doutes et d’angoisse. Aujourd’hui « plus fort que jamais », le puissant trois-quarts affiche une « soif de revanche » à n’en pas douter.

Écarté par Bayonne pour des raisons qu’il dit encore ignorer, puis frappé par une très grave blessure, le natif de Tahiti n’a pourtant jamais baissé les bras. Il continue de travailler son physique, touche encore le ballon mais son téléphone, lui, ne sonne plus. Toulon lui a redonné un peu de visibilité à l’occasion de plusieurs étapes du Superseven. Jacquelain n’a plus qu’un objectif en tête : retrouver le haut niveau à XV. Y parviendra-t-il ? Le joueur veut y croire.

Pour It’s Rugby, l’ailier revient sur sa longue traversée du désert, sur la force qu’il puise dans la foi, sur son aventure ressourçante aux Fidji – avec une anecdote incroyable – et surtout, sur sa promesse de tout donner au club qui lui fera confiance. Entretien.

IT’S RUGBY. – Teiva, que deviens-tu ?
Teiva Jacquelain :
Je vais bien. J’ai participé au Superseven avec Toulon afin de gagner en visibilité et pour montrer aux clubs que je suis vivant et en forme. Je prends aussi du temps de jeu du côté de Toulon, à La Valette. Je n’y prends pas beaucoup de plaisir, sincèrement, parce que ce n’est pas mon niveau. J’ai parfois l’impression de m’enfermer là-bas. Mais c’est un moyen de toucher le ballon et de garder un rythme. Le plus gros de mon travail, je le fais ailleurs. Je fais une importante préparation physique et je fais aussi de l’athlétisme, un sport que j’avais déjà pratiqué avant d’être professionnel. Ça me permet de retrouver des sensations, des pics de vitesse. Je garde un niveau de travail aussi élevé qu’en club, pour pouvoir répondre aux ambitions que j’ai. Si un club m’appelle demain, je ne veux pas être surpris par la charge de travail ou la fatigue.

Bayonne, du titre de Pro D2 à la rupture

Ton dernier club est Bayonne. Comment es-tu arrivé là-bas ?
C’est Yannick Bru qui m’a fait venir. Le projet, c’était de monter en Top 14 et on l’a fait. On a été champions de France, un an après avoir perdu face à Biarritz en match d’accession. Il y avait une revanche à prendre. La descente du BO était encore très présente dans la ville et au club, presque vécue comme un deuil. On s’était fixé des objectifs et une charge de travail très élevés, et on les a atteints. Malheureusement, Yannick Bru ne s’entendait plus avec le président et il est parti.

Comment s’est passée l’arrivée du nouveau staff ?
Dès le début, j’ai senti que quelque chose n’allait pas. J’ai trouvé que dans les quelques entretiens que j’ai eus avec les nouveaux coachs, Grégory Patat et Gerard Fraser, ce qu’ils me disaient n’était pas cohérent. Je sentais que ça ne tournait pas en ma faveur. J’ai eu de la chance puisqu’il y a eu des blessés à mon poste et j’ai pu attaquer le championnat. J’étais heureux de le commencer, d’autant que le premier match était à Toulon, un club particulier pour moi. J’ai fait un bon début de saison. Je dis souvent que c’était ma meilleure saison depuis que je suis professionnel. Ça ne veut pas dire que j’avais mieux travaillé ou que j’étais mieux préparé, mais tout fonctionnait pour moi et les rebonds étaient favorables.

Et ensuite ?
On vient de gagner à domicile, à Jean-Dauger. Patat me demande de venir dans son bureau. En marchant derrière lui, je me dis que ça va être positif. J’étais en fin de contrat, mes prestations parlaient pour moi, il n’y avait pas de raison qu’on m’annonce autre chose. Une fois dans le bureau, il me dit que je ne rentre pas dans le plan de jeu. Je ne m’y attendais absolument pas. Quand tu es mauvais sur le terrain, tu le sais. Tu n’as besoin ni d’un coach, ni des médias, ni des supporters pour te le dire. Tu baisses la tête, tu te dis que c’est toi qui as raté quelque chose, et tu te dis que tu vas rebondir. Là, ce n’était pas le cas. J’ai vraiment pris un coup sur la tête, d’autant que c’était flou comme justification, et que c’était faux. J’avais fait de belles choses les dernières semaines avant cette annonce. J’ai eu du mal à accepter qu’on me retire, du jour au lendemain, ce que je pensais mériter. Une décision comme celle-là influe sur toute ta vie : tu vas devoir déménager, ça touche tes objectifs, ta carrière. Tu as trouvé un club où tu te sens bien, où tu t’épanouis, et il faut que tu partes, simplement parce que quelqu’un l’a décidé. Si on avait vraiment jugé ce que je méritais, ça se serait passé autrement.

Teiva Jacquelain sous le maillot de Bayonne en Top 14
Teiva Jacquelain a connu le Top 14 avec Bayonne. Photo : Hugo Pfeiffer – Icon Sport.

La blessure au genou et les deux cyclopes

Puis vient une blessure…
On jouait contre les Scarlets. Je pense que le corps a suivi la tête. Je me souviens de l’échauffement. J’étais plutôt bien, je me donnais à fond, je ne voulais pas que cette histoire m’atteigne. Et je me blesse au genou. Les conséquences ont été graves. Une blessure longue durée alors que j’étais en fin de contrat. Quel club va venir te chercher si tu es blessé, pour te payer une saison blanche ? Sans savoir comment j’allais être suivi, j’ai rendu la voiture, j’ai fait mes valises. Je me suis demandé où j’allais, ce que j’allais faire. Ma compagne était enceinte à ce moment-là. Même l’accouchement n’a pas été vécu sereinement. Cela a été compliqué. On est rentrés à Tahiti et j’ai essayé de me soigner tout seul, sans cellule professionnelle, sans kiné, sans prépa. C’est déjà difficile dans ces conditions-là, donc là encore plus. Je suis devenu papa, ce qui a été une source de stress supplémentaire.

Une fois soigné, personne n’est venu vers toi ?
Non. Même mon agent de l’époque, à qui j’avais envoyé un message pour prendre la température, m’a répondu : « Ah, tu veux revenir en métropole ? » Alors que je n’avais jamais dit vouloir arrêter ma carrière. C’est triste de terminer comme ça, après tout ce que j’ai vécu et sacrifié.

Ta rééducation en solitaire a été compliquée…
Pendant cette période, j’ai développé deux cyclopes. C’est une boule de fibre qui se forme au genou pendant la cicatrisation, et qui t’empêche de progresser dans ta rééducation, de dépasser 50 % de tes capacités. À l’époque, je ne le savais pas. Cela a été détecté tardivement, simplement parce que je stagnais. Les chirurgiens et les kinés n’ont jamais vraiment su m’expliquer d’où ça venait. On me disait que c’est fréquent chez les judokas ou certains sportifs, que c’est soit parce qu’on travaille trop, soit pas assez. C’est comme ça que j’ai disparu petit à petit. J’étais en accident de travail assez longtemps. Ma blessure, qui aurait dû durer huit mois, en a duré un an, un an et demi, à cause des deux cyclopes. Ce sont de petites opérations, mais ce sont des opérations quand même, qui retardent la reprise. Et comme je n’étais plus en club, je gérais tout seul mes rendez-vous et ma rééducation.

A Bayonne, on a essayé de m'enterrer. Certaines personnes là-bas se reconnaîtront

Pour en revenir à Bayonne, que te disaient tes entraîneurs ?
Grégory Patat n’était pas très bavard en séance vidéo, c’est surtout Fraser qui parlait. Mais en tête-à-tête, il pouvait me dire, par exemple, que je ne jouais pas le week-end parce qu’un tel ou un tel était devant moi. Il évoquait notamment l’arrivée d’un jeune joueur, Victor Hannoun, qui, à l’époque, ne comptait aucun match en professionnel. Il a souvent essayé de me briser comme ça. Je me disais qu’il se trompait et je restais positif. Mais quand tu n’as plus le soutien de ton coach, tu finis par pédaler dans le vide. Fraser, lui, comparait mes performances et objectifs à ceux de Cheslin Kolbe. Alors que je n’ai pas du tout le même profil. Il le faisait lorsqu’il évoquait des schémas tactiques. A Bayonne, on a essayé de m’enterrer. Certaines personnes là-bas se reconnaîtront. J’ai beaucoup donné pour ce club. Je méritais mieux. J’ai fait partie de ceux qui ont redonné de la fierté à Bayonne après la défaite face à Biarritz, qui avait fait mal à toute la ville. On est remontés en Top 14, l’objectif était atteint.

Et quasiment tous ceux qui ont fait remonter le club se sont fait virer. Pour ce que j’avais donné, j’aurais mérité qu’on me prolonge un an. J’aurais pu faire un effort. Si le club n’avait pas besoin de moi en tant que titulaire, je l’aurais compris et je n’aurais pas fait de vagues, mais s’il avait besoin de faire tourner l’équipe, en Challenge Cup par exemple. Je trouve ça triste. D’ailleurs, je n’ai même pas un maillot souvenir de mon passage en Top 14. Je tiens à dire qu’il y a un entraîneur à Bayonne, qui venait me voir toutes les semaines pour me dire ce qu’il entendait sur moi. Il m’aidait à être irréprochable la semaine et le week-end. Il savait que c’était injuste ce qui se tramait autour de moi. Il m’aidait. J’étais une graine qui a continué à pousser tout ce temps, même si ça ne se voyait pas. Aujourd’hui, mes racines sont solides, elles sont énormes. Je suis très revanchard, j’ai faim de réussir. Je ne suis pas usé par ces années passées, contrairement à certains joueurs de mon âge qui sont fatigués. Moi, je suis frais. Et puis j’ai un profil recherché dans mon style de jeu, je pense.

L’équipe de France à 7 et le rêve olympique

Tu visais aussi une sélection avec l’équipe de France à 7. Où en étais-tu de ce projet ?
Je faisais partie de la liste pour les derniers Jeux olympiques, et c’était quelque chose qui me tenait à cœur. J’étais parti de l’équipe de France à 7 en parallèle de ma carrière à XV, et j’étais appelé tous les ans. Malheureusement, l’équipe ne s’est pas qualifiée au tournoi de repêchage pour les JO de Tokyo. Je faisais encore partie de la liste à ce moment-là, et comme les sélectionneurs me connaissaient bien et que j’avais un profil qu’ils n’avaient pas, je savais que j’avais mes chances si j’enchaînais les stages et les matchs de préparation. Je n’ai malheureusement pas réussi à rattraper le wagon.

Teiva Jacquelain avec l'équipe de France à 7
Jacquelain a connu le Top 14 mais aussi l’équipe de France à 7. Photo : Icon Sport.

Comment as-tu fini par revenir en France ?
C’est Sacha Valleau qui m’a contacté. On avait joué ensemble en équipe de France à 7 et il avait arrêté sa carrière à Vannes pour coacher leur équipe à 7, à l’époque où le club montait en Top 14. Il présentait une équipe au Superseven. Ils s’étaient qualifiés pour la finale et m’ont appelé pour y participer. Je suis revenu comme ça. Malheureusement, c’est là que mon deuxième cyclope a été détecté. Le premier avait été opéré et rééduqué à Tahiti. Celui-là, on l’a découvert après le tournoi, parce que j’étais gêné. J’ai joué quand même, sans être au top, sans le savoir. Les examens ont suivi, et j’ai été réopéré, avec une rééducation au CERS.

Le Superseven avec Toulon, premier pas vers le retour

L’été dernier, tu as enchaîné les Superseven. Comment ça s’est décidé ?
Toulon m’a appelé pour faire le Superseven avec eux, sur les trois étapes. Aujourd’hui, je le vois un peu comme une erreur. Quand le coach m’a appelé, je lui ai dit que je sortais à peine du CERS, que je n’avais pas terminé ma rééducation, que je n’avais pas validé tout ce que j’avais à valider, que c’était un peu tôt. Il m’a rassuré en me disant qu’au moins, ça montrerait au club que j’étais vivant, qu’il gérerait mon temps de jeu, qu’il y avait des changements illimités et que tout se passerait bien. Je l’ai écouté, mais avec le recul, j’ai peut-être renvoyé une mauvaise image de moi, alors que ce n’était même pas mon coach. J’ai un peu de regrets là-dessus.

Tout ce que je demande, c'est qu'on me laisse ma chance, que je vienne à l'essai une semaine ou deux jours, et qu'on voie que les voyants sont au vert

Ce que Teiva Jacquelain attend d’un club aujourd’hui

Tu disais avoir soif de revanche. Concrètement, qu’attends-tu aujourd’hui de la part d’un club ?
Je ne coûterai pas cher. Ma situation fait que je n’aurai pas mon mot à dire sur la négociation, donc tout est bénéfique pour le club qui me prendrait. Tout ce que je demande, c’est qu’on me laisse ma chance, que je vienne à l’essai une semaine ou deux jours, et qu’on voie que les voyants sont au vert. Si malgré ça, on ne veut pas me faire confiance, il n’y a pas de souci mais au moins, on aura vu que je suis opérationnel.

Aujourd’hui, serais-tu prêt à t’engager dans un club ambitieux de Nationale par exemple ?
J’y réfléchirai, c’est sûr. Je ne suis plus dans le circuit depuis quatre ans maintenant… Ma prochaine décision est donc déterminante et c’est pour ça que je m’impose une exigence particulière dans mes recherches. Un club de Nationale haut de tableau, avec un projet de montée et les moyens de le réaliser, ça mérite qu’on se pose sérieusement la question. Toute ma carrière, j’ai vu des joueurs arriver en joker médical dans les clubs où j’ai évolué. Je garde espoir. L’ascenseur m’a amené très bas, mais je sais qu’il peut me ramener très haut. Si un club m’ouvre la porte, je saurai faire mes preuves. Pour l’instant, je recherche plutôt un club en Pro D2 voire en Top 14.

Comment as-tu géré la question financière pendant tout ce temps sans club ?
Je n’ai pas fait de folies, à part pour mes enfants. J’ai deux bébés, une fille de 3 ans et un petit garçon de 10 mois. Je m’achète des crampons, on fait les courses, et c’est tout. Ce qui m’a aidé, c’est d’avoir été rémunéré, même partiellement, pendant mon accident de travail. Aujourd’hui, je suis au chômage mais ça se termine en décembre. Si je n’ai pas rebondi d’ici là, ça va devenir plus compliqué pour moi. Mais c’est un choix que j’ai fait, pour ne pas avoir de regrets. Si j’arrête ma carrière, je tournerai une page avec le cœur plus léger, en sachant que j’ai tout donné, sans me dire que j’aurais dû aller plus loin.

As-tu, de ton côté, fait des démarches directes vers des clubs ?
Oui, je le fais pour ceux dont j’ai les contacts. Je l’avais fait par exemple auprès de Yannick Bru, en lui disant que je viendrais même sans jouer, juste pour intégrer un groupe ou des semaines d’entraînement. Mais bon, il a dans son équipe les meilleurs ailiers du monde (rire). Même intégrer un environnement que je connais, avec une éthique de travail qui me correspond, ça me va, même sans jouer. J’avais aussi essayé, par message, de faire comprendre à Patat ma situation, même si elle est en grande partie liée à lui et à Fraser. Il n’a même pas cherché de solution et il n’a pas essayé de m’aider non plus.

J’ai atteint une stabilité, une confiance en moi, une assurance que je n’avais peut-être pas avant. Bien sûr, il y aura un petit rythme à reprendre. Même si je bosse très dur, il y a toujours un rythme à retrouver. Mais mis à part ça, j’ai l’expérience. J’ai été champion de France, j’ai connu des maintiens, j’ai connu des matchs très importants en équipe de France à 7, en Top 14 ou en Pro D2. En moi, j’ai un mélange d’expérience et de fraîcheur. Et surtout, en étant revanchard sur beaucoup de choses, je me sens fort et prêt. Je n’attends que ça. Que quelqu’un me dise « On a besoin d’un mec comme toi, tu vas nous apporter ». Et rien que cette main tendue ou cette confiance qu’on m’accordera, je la rendrai au centuple.

Les Fidji, la foi et un signe du destin

Tu es aussi parti aux Fidji pour te reconstruire. Que s’est-il passé là-bas ?
Oui, c’était une belle aventure. Dans ma vie, j’ai vécu tellement de choses, bonnes et moins bonnes, que j’ai l’impression de pouvoir écrire un livre (rire). Quand j’étais à Tahiti, je coachais un peu mon club et des jeunes. Puis un entraîneur originaire de France, Franck Boivert, est venu avec deux joueurs fidjiens, et l’un d’eux m’a reconnu. Là-bas, un rugbyman professionnel, c’est presque un héros, un Superman. Je lui ai expliqué ma situation et il m’a parlé des Fidji et de leur histoire la plus connue : celle du All Black Waisake Naholo, qui s’était soigné juste avant la Coupe du monde 2015 en un temps record. Il y a plein d’histoires de joueurs qui ont guéri comme ça, lui y compris. Chaque fois qu’on se voyait, il me le rappelait. Quand il est reparti, j’ai pris le premier billet, et une semaine après, j’étais aux Fidji, accueilli chez lui.

Ça a été amusant de faire le lien entre la vision que j’avais d’eux en tant que joueur pro et ce que j’ai vu sur place. Je me suis souvent demandé comment ils font pour toujours bien prendre les choses, garder le sourire. Une fois là-bas, j’ai compris, et j’ai encore plus envie de les connaître, parce qu’ils n’ont pas grand-chose en réalité. C’est un pays pauvre et leur seul moyen de s’en sortir, c’est le rugby. Rien que le fait d’avoir des crampons, c’est déjà beaucoup pour eux. Et pourtant, ils m’ont tout donné. Je suis allé à l’église avec eux et le prêtre a prié pour ma guérison, avec sa femme. Ils m’ont dit qu’ils avaient déjà senti ça chez des gens qu’ils avaient vus guérir. Ils m’ont dit que j’allais rejouer, reprendre ma carrière, que ça allait aller. Sur le coup, je n’ai rien ressenti de particulier mais j’étais content de les entendre, ça m’a fait du bien au cœur.

Ma reprise s'est donc faite sur un terrain que je connais bien, aux côtés du fils de l'homme qui avait prié pour moi. Ce jour-là, j'y ai vu un signe

Cette histoire a eu un prolongement inattendu, non ?
Je ne le savais pas encore à ce moment-là mais j’avais déjà mes cyclopes. Environ un an après mon passage aux Fidji, j’ai été appelé pour le Superseven avec Toulon. Le jeudi, un jour avant le départ pour l’étape, un joueur fidjien est arrivé à l’entraînement pour renforcer le groupe. C’était le fils du pasteur qui avait prié pour moi aux Fidji, à l’autre bout de la terre. Ma reprise s’est donc faite sur un terrain que je connais bien, aux côtés du fils de l’homme qui avait prié pour moi. Ce jour-là, j’y ai vu un signe.

La foi et ta croyance en Dieu t’ont-elles aussi beaucoup aidé dans cette étape difficile de ta carrière ?
Complètement. Tu touches tellement les bas-fonds que tu ne comprends pas pourquoi. Tu te dis : « Mais je ne suis pas un mauvais mec, pourquoi ça se passe comme ça ? » Comme on disait tout à l’heure, ton téléphone ne sonne plus, tu es livré à toi-même. Et finalement, la seule personne qui te tend la main et qui attend que tu la prennes, c’est le Seigneur. Quand je l’ai compris et que je l’ai tendue en retour, ma vie a commencé à changer. Et c’est le plus gros point positif dans toute cette histoire. J’étais déjà croyant mais un peu comme tout le monde. Pas vraiment pratiquant. Cela a complètement changé ma vie.

Et arrêter le rugby, y as-tu déjà pensé ?
Je ne te cache pas qu’après ce qui s’est passé à Bayonne, j’ai été dégoûté. J’en avais marre. Je disais à ma chérie : « Je vais arrêter. J’en ai marre de me donner autant pour si peu et de sacrifier mon corps pour qu’on ne me le rende jamais. » J’aurais au moins voulu avoir de la reconnaissance ou du soutien. Mais j’ai repris du poil de la bête petit à petit. Et quand j’ai eu ma fille dans mes bras, ça m’a redonné un peu de motivation. Moi, le rugby, c’est un peu toute ma vie. Ça m’a permis de devenir quelqu’un, de m’en sortir dans la vie, ce qui était compliqué quand j’étais plus jeune. Et de savoir que je n’ai jamais joué devant elle, et maintenant devant mon fils aussi, je me dis que je ne peux pas arrêter sur un échec. Après ce qu’on m’a fait à Bayonne, je ne peux pas m’arrêter comme ça et garder cette saveur dans la bouche le restant de ma vie. Ni entendre mes enfants dire : « Papa, pour lui, le rugby, c’était toute sa vie », mais qu’ils ne m’aient jamais vu sur un terrain. Je veux revenir et je me battrai pour ça.