Le coup de fil est venu de John Eales, ancienne gloire du rugby australien et aujourd’hui président du panel du World Rugby Hall of Fame. Vingt-trois ans après sa dernière sélection avec le XV de France, Abdelatif Benazzi apprend ainsi son entrée dans ce cercle très fermé des « légendes » du rugby mondial. Une nouvelle qu’il n’attendait plus et qui l’a saisi de surprise et d’émotion.
Il revient, en exclusivité pour It’s Rugby, sur cette distinction et évoque son arrivée « par hasard » dans le rugby et sa reconnaissance envers ceux qui ont croisé sa route. Entretien.
L’appel de John Eales et le poids de la nomination
IT’S RUGBY. – Comment avez-vous accueilli la nouvelle de votre entrée au Hall of Fame ? Et comment cela s’est passé ?
ABDELATIF BENAZZI : Tout est parti d’un simple coup de fil du président de cette institution, John Eales, l’ancien capitaine de l’équipe d’Australie. Il m’a appelé en personne pour m’annoncer la nouvelle. Évidemment, on se demande ce qui se passe parce que ça arrive très tard après la fin de ma carrière. On est passé à autre chose, même si on est resté engagé différemment dans le rugby. On a quand même l’impression qu’il y a une sorte d’étoile qui vous suit, et puis d’un seul coup, on vous annonce ça. Je l’ai accueilli avec beaucoup de surprise et d’étonnement, et bien sûr, avec de l’émotion, parce que je mesure un peu le poids de cette nomination. C’est en même temps une responsabilité. Comme on reste engagé dans le rugby, il faut préserver ce sport, le défendre avec la fédération, avec nos convictions, et aller encore plus loin. Je me rends compte qu’on est rugbyman tout le temps, même quand on n’est plus sur le terrain. Et comme c’est un sport magnifique, un mode de vie exceptionnel mais fragile, avec tous les problèmes de structuration qu’on connaît, jusque dans les clubs et les risques liés à la santé, il faut absolument rester vigilant. C’est pour ça que je ressens cette nomination comme un petit poids, une responsabilité, après avoir reçu la reconnaissance d’une institution internationale. Ça flatte, forcément.
Je suis né au milieu du désert, avec un ballon rond et des coureurs de 10 000 mètres et de marathon autour de moi. Je ne m'attendais donc pas à tout ça
D’Oujda à Cahors, tombé dans le rugby par hasard
Le gamin d’Oujda, au Maroc, aurait-il imaginé, un jour, une telle carrière ?
Pas du tout ! Comme je le dis souvent, je suis tombé dans le rugby par hasard. Je jouais au foot avec mes copains et comme j’étais grand et longiligne, on m’a dit de me mettre dans les buts. Je suis allé me plaindre à mon professeur de collège, et il m’a répondu : « Tiens, viens, j’ai un ballon pour toi. Tu vois la ligne là-bas ? Va le poser derrière, et tu verras ce que tu ressentiras. » Comme on a l’obligation d’obéir à son professeur, je m’y suis mis, et j’ai fait tomber trois ou quatre gamins avant que tout le monde ne me tombe dessus. Ça m’a valorisé. Je me suis senti tout de suite à ma place dans ce sport-là. Il m’a offert le plus beau cadeau du monde, il m’a libéré d’un poids, celui de la timidité, de la réserve et il m’a appris à prendre soin des choses. Le simple fait de sentir une passion très jeune, c’est déjà une grande victoire. Les résultats ont suivi derrière, à l’école, avec ma famille, partout. J’ai trouvé une délivrance. On dit souvent que le rugby est l’école de la vie. C’est tout à fait vrai. Pourtant, je suis quelqu’un qui n’avait pas cette culture-là. Je ne suis pas né dans le Sud-Ouest, je ne suis pas de Tyrosse, de Dax, d’Agen ou de Cahors (rire). Je suis né au milieu du désert, avec un ballon rond et des coureurs de 10 000 mètres et de marathon autour de moi. Je ne m’attendais donc pas à tout ça. Mais quand on m’a donné la possibilité d’aller dans un club, d’abord à Oujda avec de grands entraîneurs qui m’ont donné les bases, puis à Cahors, tout s’est enchaîné. J’ai bientôt 60 ans mais cette année magnifique passée à Cahors me revient encore. C’était une vraie famille, comme à Oujda.
Ce qui est magnifique dans ce sport, c’est qu’on est tous formatés pareil, psychologiquement. Il n’y a pas de niveau, pas de barrière. Quand on est rugbyman, on appartient à un monde à part, plein de valeurs, malgré les tracas de la vie, les jalousies ou les soucis qu’on a pu croiser. On pense aux émotions qu’on partage ensemble, on réalise que seul on n’est rien et que le sens du collectif est essentiel. C’est pour ça qu’il est toujours compliqué de recevoir une distinction individuelle. On sait tout le travail qu’il y a eu derrière, en équipe, le coéquipier qui a soutenu la mêlée, celui qui a lancé une touche parfaite, celui qui a offert le bon geste… Ça me rend un peu isolé de recevoir ça seul, et c’est pour ça que je voudrais y associer tout ce que je peux dans le monde du rugby.
C’est aussi une belle reconnaissance pour vos clubs de Cahors et d’Agen, qui ont énormément compté pour vous et qui vous ont fait confiance…
Oui, tout à fait. Oujda, Cahors, Agen, les Saracens, les équipes australiennes, voilà les étapes de mon parcours. J’ai toujours été un observateur, quelqu’un qui ressent les choses et qui écoute beaucoup avant d’agir. J’étais un bon élève. Aujourd’hui, c’est une part importante de ma vie, et je vois que ça se poursuit avec cette nomination. Heureusement, je suis resté impliqué avec Florian Grill et toute notre équipe de la Fédération française. On essaie de faire valoir nos valeurs et notre modèle. J’estime que ce travail mené depuis notre arrivée à la Fédération a aussi joué un rôle dans cette reconnaissance, parce que mon seul souci a toujours été de mettre nos valeurs, notre système et notre modèle au service du rugby. Je crois qu’on est en train d’y arriver et maintenant il ne reste plus qu’à devenir champions du monde (sourire). Sur la respectabilité, sur le travail collectif, sur la construction de ce sport dans le monde, on est maintenant au centre de la table.
Philippe Sella et les Français du Hall of Fame
Vous avez rejoint votre grand ami Philippe Sella au sein de cette institution. Hier, vous étiez avec lui au match de Biarritz. Que vous a-t-il dit à ce sujet ?
Je l’ai appelé, je lui ai dit de venir avec moi parce que j’étais un peu perturbé par la nouvelle (sourire). Il m’a rassuré, bien sûr, et on a plaisanté, on a bien rigolé. On va se retrouver de temps en temps, et j’espère que d’autres joueurs français rejoindront cette formidable famille du Hall of Fame.
Justement, y a-t-il un Français qui, selon vous, mériterait de vous y rejoindre ?
Il y en a beaucoup. Ils méritent tous d’y être finalement. Mais ce n’est pas moi qui décide. Peut-être que je pourrai, à l’avenir, conseiller quelques noms si on me le demande. Il y en a à qui je pense déjà. De toute façon, il n’y a jamais assez de Français dans ce genre d’institution, il en faudrait toujours plus, tant on a donné à ce sport.
« Le rugby est une partie de la vie, pas la vie elle-même »
Repensez-vous souvent à votre carrière ?
Pour faire simple, je parle toujours de passion. Je l’ai souvent dit : j’ai fait les choses à 100 %, j’ai fait des choix importants dans ma vie, y compris sur le plan familial, et je ne parle jamais de sacrifice, seulement de victoire. Je me suis donné à fond. Après, il y a eu des matchs perdus, des blessures, mais on ne retient que le positif. J’ai toujours considéré que le rugby est une partie de la vie, pas la vie elle-même. Peut-être que les honneurs viendront la prolonger. Tant mieux si ça arrive mais la vie, c’est autre chose aussi. Il s’agit surtout de garder les comportements et les valeurs que ce sport nous a transmises et de les mettre à contribution dans notre quotidien, parce que la société est compliquée. On a besoin de repères, pour beaucoup de jeunes, filles et garçons. Si le rugby peut leur offrir cet espace de liberté et d’expression, tant mieux. C’est en tout cas ce qu’on essaie de leur transmettre, à savoir ne pas regarder le rugby comme un simple sport de contact mais comprendre ce qu’il symbolise, ce travail en commun avec des gens différents par la taille, la personnalité ou la religion, qui portent pourtant la même voix et la même vision.

Berbizier, Villepreux et les mots qui ont compté
Pour terminer : vous évoquiez les mots de ce professeur qui vous avait envoyé vers cette fameuse ligne. Y a-t-il d’autres paroles, d’un entraîneur, qui vous ont marqué au cours de votre carrière ?
Oui, il y en a. Je pense à un entraîneur d’Agen, en cadet, qui me disait : « Au-delà de ton physique, tu peux apporter beaucoup sur la continuité du jeu. » Au début, je ne pouvais pas trop me concentrer sur la partie technique, parce qu’il fallait d’abord que je calme quelques coéquipiers qui ne voulaient pas jouer avec moi (sourire). Il fallait leur montrer que j’en avais dans le ventre. Physiquement, j’ai toujours fait passer le physique avant ce qu’on appelle les « skills ». Mais une fois installé, j’ai beaucoup progressé grâce à plusieurs personnes. D’abord Pierre Berbizier en équipe de France puis Pierre Villepreux sur l’intelligence situationnelle et sur la manière de ne pas dépenser trop d’énergie, de rester disponible et frais sur la continuité du jeu. Et puis cet entraîneur des cadets à Agen, qui me faisait le débriefing après chaque match et qui me conseillait. Même des gens extérieurs au rugby m’ont aidé, comme des entraîneurs d’athlétisme, sur ma façon de courir, de tomber, de me relever. Il fallait ouvrir son champ, explorer plein de choses pour progresser dans une carrière. Aujourd’hui, cela se fait naturellement parce que les joueurs sont professionnels. À l’époque, il fallait le faire soi-même, aller le chercher individuellement pour faire la différence. Il fallait être différent des autres et aller au-delà de ce qui était prévu par le club. Les matchs m’ont aussi fait progresser. Regarder comment jouaient les All Blacks, les Sud-Africains, les Anglais, les Australiens… Ma période en Australie m’a beaucoup servi également. Chaque période de cette vie-là a apporté sa part de progression. Après, ce que je dis toujours, c’est qu’il faut aller au bout des choses pour ne pas avoir de regrets. Quand ça s’arrête, au moins, on a essayé. Même sans gagner de titre, ce n’est pas grave. Il faut tout faire pour y arriver.






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