Après plusieurs saisons à Tyrosse, où il s’est forgé une réputation de deuxième-ligne vaillant et généreux, Tommy Strappazzon a posé ses valises à des milliers de kilomètres de là, à Krasnodar, dans le sud de la Russie. Un projet mûri pendant trois ou quatre ans, entre attirance pour la culture russe, passion pour la chasse et la pêche et envie d’une nouvelle aventure. Aujourd’hui joueur du RC Kuban, en deuxième division, il raconte son intégration, ses premiers pas sur les terrains et cette nouvelle page qu’il a décidé d’écrire, loin de ses repères. Entretien.
De Tyrosse à Krasnodar, un départ préparé pendant quatre ans
IT’S RUGBY : Tommy, qu’est-ce qui t’a motivé à partir en Russie ?
Tommy Strappazzon : Il faut savoir que ça faisait déjà trois ou quatre ans que j’étais sur ce projet. La Russie est un pays qui m’attire pour de nombreuses raisons, qu’elles soient politiques ou sportives. J’aime beaucoup la chasse et la pêche. C’est le pays parfait pour ça. J’ai également été attiré par le championnat russe. Actuellement, je joue en deuxième catégorie mais je garde un œil sur la première division. Je me laisse toutes les chances d’y accéder un jour. J’ai de bons rapports avec les Russes que je connaissais en France et j’en ai encore davantage avec ceux que je côtoie ici. Ce sont des gens que j’apprécie beaucoup, qui aiment la culture française et respectent notre histoire. Je trouve qu’il existe une véritable amitié entre nos deux peuples, une amitié qu’on ne nous explique pas assez en France. C’est dommage. Concrètement, c’est moi qui ai provoqué les choses. J’ai écrit à des gens qui vivent en Russie. Ils m’ont expliqué les points positifs comme négatifs du pays.
Pour le rugby, je me suis rendu une première fois à Moscou, où j’ai passé des tests avec le Dynamo, le club phare du championnat de première division et l’un des favoris au titre cette saison. Ils étaient très intéressés par mon profil de deuxième-ligne mais ils ont finalement trouvé un joueur russe au même poste. Il a sans doute posé moins de problèmes administratifs et linguistiques qu’un Français (rire). Pour rejoindre Krasnodar, je suis entré en contact avec un Français installé en Russie. Il connaît mon entraîneur actuel, lui aussi français et présent ici depuis quatre ans. J’ai échangé avec le club, qui s’est montré très intéressé par mon profil de joueur de Nationale 2. De fil en aiguille, tout s’est mis en place. Je suis arrivé à Krasnodar, dans le sud de la Russie, non loin de la mer Noire, avec un climat plutôt doux pour la région. Il n’y a qu’un ou deux mois de neige par an seulement, ce qui est peu à l’échelle du pays, et des étés qui montent jusqu’à 40 degrés. C’est plutôt agréable à vivre.
Un projet de vie en Russie, pas un coup de tête
Es-tu professionnel là-bas ?
Tout à fait. Le fonctionnement est un peu particulier. La première division est professionnelle. En deuxième division, les joueurs sont également rémunérés mais avec des salaires moindres. Cela reste malgré tout notre activité à temps plein.
Et ton métier de boucher, que tu exerçais en France ?
Je l’ai mis de côté pour le moment. Je ne sais pas si je reviendrai un jour à la boucherie. En France, on a une culture culinaire immense, on ne va pas se mentir. Notre gastronomie et notre façon de manger n’ont pas d’égal. Je pense malgré tout qu’il y aura aussi des choses à faire en Russie de ce côté-là. Est-ce que j’ai envie de me rediriger vers ça ? Je ne sais pas. Je préfère laisser la vie m’ouvrir d’autres portes. J’ai des idées, des projets en tête mais pour l’instant, la boucherie n’en fait pas partie.
Est-ce une parenthèse de quelques mois ou as-tu envie de t’y installer sur la durée ?
Il y a un vrai projet de vie derrière tout ça. J’apprends le russe puisque j’ai des cours toutes les semaines, avec des devoirs à faire chaque jour à la maison. C’est un vrai projet d’intégration, presque d’assimilation. Je pense sincèrement que c’est une nouvelle page de ma vie qui s’ouvre.
As-tu eu peur de partir ?
La seule vraie réticence que j’avais, c’était la langue. On change complètement d’alphabet avec le cyrillique, de nouvelles lettres, de nouveaux mots. C’est une déconnexion totale avec tout ce que je connaissais. Pour le reste, non, aucune peur, parce que je ne suis pas dans cette mouvance occidentale qui présente la Russie comme un pays effrayant ou fondamentalement mauvais. Je sais que ce n’est pas un paradis, il n’y en a nulle part de toute façon. Il y a énormément de choses qui me plaisent ici et je savais que j’allais les retrouver. Encore une fois, j’ai préparé ce départ pendant trois ou quatre ans, ce n’était pas sur un coup de tête. Aujourd’hui, je me retrouve beaucoup plus qu’en France. Et ce n’est que le début.
Les gens ne meurent pas de faim, ce n'est pas l'apocalypse, la vie continue. Tout le monde souhaite que ça s'arrête, les Russes en premier lieu
Est-ce que tu ressens le contexte géopolitique mondial actuel là-bas, ou moins qu’en France ?
Non, pas vraiment. En France, on entend beaucoup parler des sanctions occidentales contre la Russie. Ici, l’économie est forcément un peu impactée par l’opération militaire spéciale mais elle reste très dynamique. Il y a énormément de business, d’auto-entrepreneurs, de magasins, d’entreprises. Les infrastructures se renouvellent et se construisent à une vitesse impressionnante. Il y a par exemple de nouvelles lignes de tramway qui arrivent à Krasnodar. Au quotidien, on ne ressent pas vraiment cet impact économiquement. Bien sûr, une économie de guerre freine un peu le développement du pays car une opération militaire de cette ampleur coûte cher. Mais les gens ne meurent pas de faim, ce n’est pas l’apocalypse, la vie continue. Tout le monde souhaite que ça s’arrête, les Russes en premier lieu.

Le championnat russe, un niveau proche de la Fédérale 1
D’un point de vue rugby, as-tu déjà commencé la saison ?
Oui ! On en est à notre quatrième match. C’est un championnat assez réduit, avec huit matchs et beaucoup de rugby à sept en parallèle. Les longs déplacements limitent forcément le nombre de rencontres. En France, on peut facilement atteindre une vingtaine de matchs sur une saison. Ici, il y a moins de clubs, et la culture sportive locale, ce n’est pas vraiment le rugby… C’est plutôt le hockey et le football. C’est un contexte plus difficile, avec un pays immense, de grands trajets et des budgets conséquents à prévoir. Chaque déplacement implique au minimum train et hôtel, ça représente un coût important.
Quels sont tes premiers ressentis sur le niveau de jeu là-bas ? Quel est le niveau équivalent ?
Ce n’est pas vraiment le niveau Nationale 2 que l’on connaît en France. Je dirais qu’on a quatre ou cinq joueurs dans l’équipe qui pourraient prétendre à ce niveau-là. Pour le reste, on est plutôt sur un niveau Fédérale 2 voire Fédérale 1. C’est un championnat qui m’a surpris par son engagement physique. Ils sont très bons dans la bataille des rucks et au sol, avec de réelles qualités athlétiques. En revanche, il y a encore beaucoup de déchet technique, c’est clairement la marge de progression. Quand on regarde la première division, en revanche, on constate que le bagage technique est beaucoup plus complet. Les matchs sont rapides, propres techniquement et ça tape fort.
Et au niveau de l’équipe nationale ?
Ils avaient une belle équipe à l’époque. Ils avaient notamment accroché l’Irlande sur 40 minutes, avant de craquer physiquement. Ils ont eu ou ont des joueurs très intéressants. Une fois, un arbitre avait dit que la première-ligne russe était la plus impressionnante qu’il avait pu arbitrer, avec une mêlée très athlétique, solide et rude. Ce qui est difficile pour eux aujourd’hui, c’est qu’ils sont exclus de toutes les compétitions internationales. Ils sont totalement coupés du reste du monde rugbystique. C’est compliqué de progresser quand on ne peut pas affronter les meilleures équipes de la planète, alors qu’honnêtement, ils ont un vrai potentiel. Je pense que le jour où ils réintégreront les grandes compétitions mondiales, ils reviendront naturellement à un bon niveau. Quand tu regardes les meilleures équipes du championnat, il y a de vrais joueurs qui pourraient largement faire leur trou en Pro D2.
Ton objectif est donc de rejoindre la première division ?
Bien sûr. J’ai un vrai coup de cœur pour le sud de la Russie, pour tout ce que j’ai pu y voir et y vivre jusqu’ici. Mais mon objectif reste de saisir une opportunité si elle se présente pour la première division. À moi de faire le boulot.
La langue est essentielle dans l'intégration, elle permet de casser beaucoup de barrières
La langue russe, clé de son intégration
Comment s’est passée ton intégration ?
Je suis arrivé avec quelques notions de russe en bagage mais je ne le pratiquais pas au quotidien. Mais cela a été compliqué au début. J’avais fait cinq mois de cours mais j’avais l’impression de ne rien maîtriser. Je me suis senti largué dès les premiers mots. Heureusement, les coachs et deux ou trois gars du groupe parlaient anglais et ont été adorables avec moi. Tu sais, quand tu arrives de France, un pays qu’ils aiment beaucoup ici, tu es un peu vu comme une curiosité. Les gars ont été très chaleureux, ils m’ont tout de suite bien accueilli, on a beaucoup ri ensemble, ils prenaient le temps de m’expliquer les choses. Aujourd’hui, je me débrouille beaucoup mieux en russe. J’arrive à tenir des conversations plus longues, à aborder différents sujets. Je ne comprends pas encore tout mais les échanges sont beaucoup plus complets. Et quand tu sens que tu progresses dans la langue, tout devient plus simple avec les gens. La langue est essentielle dans l’intégration, elle permet de casser beaucoup de barrières.
Tu parlais de projet de vie tout à l’heure. As-tu des idées concrètes ?
Je suis un grand passionné de chasse et de pêche. J’aimerais, dans quelques années, pouvoir accompagner des Français sur des séjours de chasse et de pêche. Ça m’intéresserait beaucoup. Il n’y a presque personne qui propose ce genre de séjour pour un public francophone. C’est quelque chose que j’aimerais développer. Je sais qu’il y a une clientèle intéressée par la chasse et la pêche. Ça permettrait aussi aux passionnés de découvrir un pays dont on ne parle pas ou peu, un très beau pays avec des paysages incroyables, une nature sauvage qui peut vite devenir dangereuse si on ne maîtrise pas son environnement.
Tyrosse est un club formidable, avec une école de rugby fantastique, très symbolique et très importante à mes yeux

Tyrosse, le club qui l’a marqué
As-tu ressenti un pincement au cœur lorsque tu as quitté Tyrosse ?
Évidemment. Il y a eu un vrai pincement parce que Tyrosse est un club formidable, avec une école de rugby fantastique, très symbolique et très importante à mes yeux. J’y ai rencontré des gars vraiment gentils, on a bien ri, on a performé ensemble. On traverse forcément des hauts et des bas, chacun à son échelle, mais dans l’ensemble, Tyrosse est un club qui m’a marqué. Je suis fier d’y avoir joué et d’avoir porté ces couleurs. Les supporters sont incroyables, avec leur caractère bien à eux (sourire), mais c’est aussi ce qu’on attend d’eux. Après, les choix de vie sont durs à assumer mais c’était réfléchi. Je n’ai aucun regret.
Si tu devais retenir un seul souvenir de Tyrosse, lequel serait-ce ?
Bonne question. Il y a le titre de champion de France de Fédérale 1, avec cette petite déception de ne pas avoir pu jouer puisque je revenais de blessure. Mais je pense qu’un autre souvenir m’a particulièrement marqué. Je ne me souviens plus exactement de l’équipe qu’on affrontait ce jour-là mais je me rappelle que l’école de rugby était venue nous encourager dans le vestiaire avant un match important. Les gamins qui applaudissent l’équipe première, ce sont des souvenirs très forts, parce que ça met en valeur ces enfants, qui sont un vrai trésor. À Tyrosse, cet engouement autour de l’équipe première et des espoirs m’a marqué.






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