Benjamin Roquebert a manqué les deux premiers appels. Mais on ne lui en voudra pas. Depuis son tracteur, le rugbyman de 38 ans n’a pas hésité à nous rappeler pour revenir sur la magnifique victoire de Saint-Sulpice-sur-Lèze dimanche dernier face à Floirac en demi-finale de Fédérale 1 (30-32).
Dimanche, à Lourdes, il disputera le dernier match de sa riche carrière face aux Landais de Peyrehorade, en finale de Fédérale 1. Une vie de sacrifices pour en arriver là.
Vingt ans dans le même club, des genoux en fin de vie, une exploitation familiale à faire tourner et pourtant une finale nationale en guise de point final. Roquebert se confie à It’s Rugby et n’élude aucun sujet : sa pression avant l’ultime combat, son coéquipier et ami Franck Tebaldini, la condition des agriculteurs et cette conviction chevillée au corps qu’il mérite de partir sur un titre. Entretien.
IT’S RUGBY. – Comment vous sentez-vous physiquement après cette demi-finale très intense contre Floirac ?
Benjamin Roquebert : On m’a fait une ponction hier dans le genou, en me retirant pas mal de liquide (rire). On m’a fait une infiltration également. Voilà comment je me sens ! (sourire) C’était un match qui a piqué, face à une équipe vraiment solide.
Qu’est-ce qui a fait la différence selon vous ?
On savait qu’on n’avait qu’une solution pour les battre : gagner la guerre du jeu au sol. Si on ne récupérait pas leurs ballons et qu’on les laissait développer du volume de jeu, ça allait être trop compliqué pour nous. C’est pour ça qu’on a pris les devants. On s’est dit que si on faisait ce qu’il fallait au sol et qu’on ralentissait leurs sorties, on avait nos chances. On a même fait mieux que ça. On leur a gratté pas mal de ballons. A cause de ça, ils n’ont pas pu mettre leur jeu en place. C’est ce qui nous a certainement fait gagner.
L’aspect mental a également dû compter, non ?
Oui, énormément. On est une équipe qui ne lâche rien. On savait que la solidarité dont on fait preuve depuis plusieurs saisons allait payer. C’est ce qui nous a fait gagner en fin de match et même lorsque j’ai commis cette erreur dans en-but. Ils m’ont rattrapé. Je suis vraiment fier d’eux. Ils sont incroyables.
Je tiens vraiment à les féliciter, ils ont été fabuleux du 1 au 23. Et le public aussi. Si on gagne ce match c'est grâce à eux. Ils poussent tellement derrière nous que tu te sens pousser des ailes
Justement, quand vous prenez cet essai en fin de match, qu’est-ce qui se passe dans les têtes ?
Moi, j’étais abattu. J’ai eu un énorme manque de lucidité dû à la fatigue. J’étais vraiment cuit. Je me suis dit que j’avais fait une bêtise, que j’avais certainement fait perdre le match. Mais les gars m’ont tous dit : « Allez, on y revient, on va le faire. » Et Nico Labro (arrière de l’équipe, NDLR) a dit : « Je vais les contrer, je reste devant. » Il les a contrés et c’est ce qui s’est passé ! C’est incroyable. Je tiens vraiment à les féliciter, ils ont été fabuleux du 1 au 23. Et le public aussi. Si on gagne ce match c’est grâce à eux. Ils poussent tellement derrière nous que tu te sens pousser des ailes. Même quand c’est dur, tu te dis qu’il ne faut pas lâcher parce que derrière, il y a tout un peuple qui vit ça à fond. C’est grâce à eux qu’on arrive à se transcender sur le terrain.
La finale face à Peyrehorade se jouera à Lourdes. Faut-il y voir un signe ?
Je vais aller tremper la jambe, ça va me faire du bien ! (rire) C’est surtout le dernier match de ma carrière. Je suis content d’en être arrivé là parce que je suis vraiment au bout du bout. J’espère avoir une fin heureuse parce que je pense l’avoir mérité avec tous les sacrifices que j’ai pu faire. Jouer vingt ans dans le même club en senior, ce n’est pas donné à tout le monde. C’est mon club de cœur. Je veux leur apporter quelque chose et cela passe par un titre. Ce club n’a jamais rien gagné à part un championnat des Pyrénées en 1989. Il nous faut un titre national pour marquer notre empreinte et faire reconnaître ce club à l’échelle française. Il le mérite tellement. C’est un club qui a du cœur, qui se bat avec ses armes, et qui se bat bien.

Vos coéquipiers vous ont-ils poussé à faire une saison de plus ?
Oui, ils n’arrêtent pas de me saouler (rire). Mais là, ils ont bien compris que c’était la fin. Je ne peux vraiment plus. Le chirurgien me tire les oreilles depuis trois ans. Ça fait longtemps qu’il me dit que ce serait bien que je mette un terme à tout ça. Je vais fêter mes 38 ans le mois prochain. Il y en a assez. Même si ça va être dur de ne plus fouler les terrains, de ne plus pouvoir aider les copains, de se retrouver derrière la ligne de touche… C’est le jeu. On n’est que de passage. Le temps a un impact sur notre corps. Même si la tête est encore là, physiquement, ce n’est vraiment plus possible. Je ne regrette rien. J’en ai vraiment profité.
Un coéquipier m’a dit de vous poser cette question : as-tu déjà programmé le rendez-vous avec le chirurgien pour la prothèse du genou ?
(rire) On va essayer d’attendre un peu quand même. Mais ça sent la prothèse à plein nez ! Ce n’est pas grave, ils en font de belles maintenant (rire).
On espère qu'il y aura une évolution rapide, parce que sinon, on va perdre beaucoup de collègues. C'est dommageable, surtout quand des gens en arrivent au suicide. C'est grave d'en arriver là en 2026
Vous êtes aussi agriculteur. Comment avez-vous vécu cette année particulièrement difficile pour la profession ?
Je fais partie des ultras de l’A64, on est au cœur du combat. C’est un métier un peu particulier. La conjoncture fait qu’il est difficile d’en vivre correctement. Heureusement que c’est un métier passion, qu’on est capables de faire beaucoup de sacrifices. Mais jusqu’à un certain point. On espère qu’il y aura une évolution rapide, parce que sinon, on va perdre beaucoup de collègues. C’est dommageable, surtout quand des gens en arrivent au suicide. C’est grave d’en arriver là en 2026. On espère que l’État français va se pencher sur notre cas. L’Europe, c’est bien joli, on aide beaucoup les autres, mais je n’ai pas l’impression que les autres nous aident beaucoup. Il faut du changement si on veut continuer à avoir nos campagnes travaillées, nos champs entretenus, et éviter les déserts agricoles partout.
Arrêter le rugby vous permettra-t-il te libérer du temps pour l’exploitation ?
Oui, bien sûr. J’ai l’avantage de travailler en famille, avec mon père et mon frère. On arrive à se débrouiller et à dégager pas mal de temps. Et puis le rugby, quand je dis que c’est fini, ce n’est pas fini tant que ça ! (rire) J’irai les voir. Je ne serai pas loin du terrain. Ça va être dur au début, mais je les accompagnerai quand même. On ne peut pas tout abandonner comme ça.
Pour en revenir sur cette finale, deux clubs amateurs vont s’affronter pour le titre national…
Oui, je suis vraiment heureux de jouer une équipe comme Peyrehorade. Ça va être certainement le match le plus difficile de la saison parce que ce sont les mêmes que nous : ils ne lâcheront rien. Je ne les ai jamais joués, je ne les connais pas du tout mais ils doivent avoir une super mentalité. Je suis vraiment content qu’une équipe comme ça soit en finale. Ça prouve que le rugby amateur n’a pas totalement disparu de nos campagnes. Surtout à ce niveau-là. En Fédérale, on joue souvent contre des équipes avec beaucoup d’étrangers, ce qui est assez regrettable. Il y a de très bons joueurs en France, je ne vois pas pourquoi on irait en chercher ailleurs pour jouer à ce niveau. Ce sont des choix sportifs, des choix de clubs et d’entraîneurs mais ce n’est pas ma façon de penser. Dimanche, ça va être une très belle fête de rugby, avec beaucoup de gens passionnés autour du terrain. J’espère que la finale sera ouverte et qu’on aura une fin heureuse.

Et vous, dans quel état d’esprit abordez-vous cette finale ?
Je crois que je n’ai jamais eu autant de pression de ma vie ! Normalement, je la gère bien et je la bois (rire). Mais là, non. Dimanche, j’étais beaucoup dans l’émotion. J’ai eu du mal à me contenir. Voir nos anciens coéquipiers, des amis proches, faire un cortège en tracteurs pour nous accompagner là-bas… C’est fabuleux. Même des joueurs de mon équipe ne se rendaient pas compte à quel point les gens vivaient ça à fond. Ils nous accompagnent. S’ils pouvaient mettre les crampons, ils le feraient. On ne fait qu’un. C’est ça l’important dans ce sport, être unis pour que ça se finisse bien.
'ai perdu de la force, mes genoux me font mal. Si c'est la pénalité de la victoire dimanche, peut-être que je retrouverai les ressources pour essayer de la mettre entre les poteaux
Vos genoux sont donc en mauvais état mais continuez-vous à passer des pénalités de 60 mètres ?
Oh non, c’est foutu. (rire) Il faut avancer d’au moins dix mètres… J’ai perdu de la force, mes genoux me font mal. Si c’est la pénalité de la victoire dimanche, peut-être que je retrouverai les ressources pour essayer de la mettre entre les poteaux. Mais il ne faut pas trop rêver (sourire).
Un mot sur votre capitaine Franck Tebaldini ?
Franck, c’est un monstre. Quelqu’un d’incroyable. Il a un gabarit plutôt modeste, mais torse nu, il est épais, il faut s’en méfier ! (rire) C’est un capitaine exemplaire. Il est partout. Il plaque des secondes lignes de 120 kilos sans s’en préoccuper. Avec des joueurs comme ça, vous pouvez aller n’importe où. Il ne lâche rien, il a un discours incroyable. C’est lui qui va gratter trois ou quatre ballons alors qu’on est en infériorité numérique contre Floirac. C’est grâce à des joueurs comme ça qu’on arrive à se sublimer. Et je ne parle même pas de Lucas Cadorin… Un doublé, des transformations incroyables, il a été énorme. Sans tout ça, ça ne passait pas. Il faut que toutes les planètes soient alignées. Autrement, quel dénouement ! J’avais vécu la finale de 2012, malheureusement perdue. On avait une équipe avec beaucoup de cœur mais peut-être un peu moins de rugby. Là, on coche toutes les cases. Maintenant, c’est à nous de jouer pour l’ultime bataille de dimanche.
Cette finale de 2012, est-ce votre seul regret ?
Des regrets, on en a toujours. On se dit toujours qu’on aurait pu faire mieux. En 2012, on avait battu Bagnères sur une pénalité à la fin du match, ils nous avaient posé énormément de difficultés. On avait battu Rodez à Gaillac en demi-finale et aux tirs au but. Tu sentais que ça passait, mais un peu par les cheveux. Là, même si dimanche on était un peu mal embarqués en fin de match, on a trouvé les ressources pour inverser la tendance. On sent qu’il y en a sous la pédale. On est capables de réagir et de prendre les choses en main. Dimanche, ça va être un gros combat, mais on a les armes pour faire quelque chose.

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