Christopher Hilsenbeck se rapproche de plus en plus de son rêve. L’ouvreur de 34 ans, passé par Colomiers, Vannes, Carcassonne, Biarritz ou encore Saint-Jean-de-Luz, enchaîne les bonnes performances avec la sélection des Etats-Unis, qualifiée pour la Coupe du monde 2027.

L’histoire du demi d’ouverture est particulière. Né aux Etats-Unis, c’est avec l’Allemagne qu’il fut d’abord sélectionné, de 2012 à 2019. Hilsenbeck évolue maintenant à Chicago

IT’S RUGBY : Avec la Coupe du Monde de foot, comment se passe la vie aux États-Unis ?
Christopher Hilsenbeck : Franchement, j’ai été assez déçu. À chaque fois, dans les villes où je me trouvais, que ce soit Chicago, Denver ou Charlotte, ce n’étaient malheureusement pas des villes hôtes. On a donc dû suivre les matchs à la télé et la ferveur n’était pas très forte. Mais sinon, dans les aéroports, quand on voyage, dans les hôtels où on est, on voit énormément de supporters. J’ai l’impression que ça a bien pris, que les stades sont pleins. Même si ce n’est pas un pays de foot, ou de « soccer », comme ils disent ici, les supporters étrangers ont amené une passion et un enthousiasme.

Vous avez joué deux matches à domicile. La concurrence du foot a-t-elle fait du mal au public venu vous soutenir ?
Non, j’ai été agréablement surpris. On a joué à Denver, dans un stade de foot, celui de la MLS. On a joué devant presque 11 000 ou 12 000 personnes. Il y a une communauté rugbystique là-bas. L’ambiance était top. L’ancien siège social de la fédération américaine était à Denver, donc il y avait énormément de supporters. Il y en a eu un peu moins face au Zimbabwe à Charlotte. On était plutôt aux alentours de 5 000 à 6 000 spectateurs.

Comment se passe cette Coupe des Nations pour les États-Unis ?
Plutôt bien ! On a eu cette victoire de dernière minute contre le Portugal. On a très bien démarré contre le Zimbabwe mais sur la fin de la première période, on a pris un carton jaune et manqué de discipline, ce qui nous a compliqué la tâche. Pas mal de joueurs sortent d’une saison de MLR intense mais finalement assez courte avec 10 à 12 matchs. Ils sont donc au pic de leur forme, sans être trop fatigués. Cette année, il y a un groupe très homogène. Beaucoup de joueurs se rendent disponibles, notamment ceux qui jouent en Europe et qui veulent participer à la Coupe du Monde 2027. On a donc une équipe hyper compétitive à chaque poste. Et encore, il nous manque encore deux ou trois éléments en raison de blessure ou d’indisponibilité. On est assez enthousiastes à l’idée de préparer 2027, avec les matchs qu’il reste cet été. Il y aura une petite tournée au Japon, où on affrontera les équipes « A » de l’Argentine et de l’Australie, puis encore trois matchs pour la tournée d’automne. On sera bien occupés et ça permettra surtout aux joueurs de la MLR de prolonger un peu leur saison et d’engranger du temps de jeu.

(L’interview a été réalisée avant la nouvelle victoire des Etats-Unis face à l’Espagne)

Face au Portugal justement, tu as été le héros de la rencontre avec une pénalité victorieuse… Comment as-tu vécu ce dénouement ?
Déjà, on a mal démarré le match. On perdait 12 à 0 après une dizaine de minutes. Puis devant, on a commencé à prendre le dessus sur les phases statiques, en mêlée comme en touche. Le gros point noir, c’était notre réalisme. À chaque fois qu’on rentrait dans le camp du Portugal, on les mettait sous pression mais on n’arrivait pas à concrétiser. Je ne sais pas si vous avez vu la vidéo mais il y a un maul où on va au-delà de la ligne, on sort en ballon mort et notre talonneur aplatit en dehors (rire). On a donc laissé pas mal de points en route. Le match s’est finalement joué sur la dernière pénalité. Je suis content de l’avoir passée mais je pense que si on avait concrétisé un peu plus, on se serait rendu le match plus facile. Le Portugal a écopé d’un rouge et de deux ou trois jaunes. Pour l’instant, on est contents de la performance collective. Il y a un staff assez pléthorique et complet cette année. Je trouve que notre jeu au pied est notre arme principale en ce moment. On a un intervenant sud-africain, David Williams, venu des Sharks, qui a apporté énormément de détails et de précision sur cette phase de jeu. On construit notre identité autour de ça.

Une performance individuelle comme la tienne face au Portugal facilite-t-elle une intégration plus rapide, toi qui « découvres » cette sélection ?
Oui, c’est sûr. C’est seulement ma deuxième année avec la sélection. L’an passé, je n’avais joué que cinq matches. C’est donc nouveau pour moi. Le fait d’avoir refait une saison avec Chicago, notamment avec des coéquipiers comme Ruben de Haas, Tavite Lopeti, Brandon Harvey ou Nathan Den Hoedt, ça aide beaucoup. Notamment avec Ruben, mon numéro 9, pour créer des connexions. Il est là depuis six ou sept ans. C’est l’un des joueurs les plus capés. J’ai ce rêve en tête : la Coupe du Monde 2027. Je suis donc très content de pouvoir continuer à prendre du temps de jeu et de l’expérience avec cette équipe parce qu’un numéro 10, c’est celui qui tient les rênes. C’est important d’avoir la confiance des autres joueurs. Elle se mérite peut-être par des moments comme celui que j’ai vécu face au Portugal. Mes coéquipiers comptaient sur moi pour aller chercher la victoire.

J'ai toujours su qu'il y avait peut-être une possibilité et au bout d'une dizaine d'années, je me suis dit que ce serait peut-être l'occasion de découvrir autre chose

Raconte-nous le choix d’opter pour la sélection américaine…
Mon parcours n’a pas été linéaire. J’ai d’abord joué pour l’équipe d’Allemagne. On a perdu le tournoi de repêchage en 2018. Suite à ça, la fédération a connu d’énormes problèmes. Elle existe encore aujourd’hui mais de manière différente. C’est à ce moment-là que je me suis intéressé à la règle d’éligibilité parce que je suis né aux États-Unis. J’ai toujours su qu’il y avait peut-être une possibilité et au bout d’une dizaine d’années, je me suis dit que ce serait peut-être l’occasion de découvrir autre chose. Par l’intermédiaire de Stephen Brett (ancien ouvreur néo-zélandais passé notamment par Bayonne et Narbonne, NDLR) contre qui j’avais joué pendant mes années en France, j’ai pris un premier contact avec lui. Après sa carrière, il est devenu entraîneur des trois-quarts de l’équipe des États-Unis, poste qu’il occupe toujours aujourd’hui. La première connexion s’est faite comme ça. Ensuite, il fallait se montrer parce que les entraîneurs américains ne connaissent pas forcément le rugby français, et inversement. Ça a donc pris un peu de temps. Mais venir à Chicago et jouer avec ce club, cela m’a permis de gagner en visibilité. Le reste, ce n’est pas vraiment de la chance, mais plutôt une opportunité saisie. Ma première année à Chicago s’est très bien passée alors que j’étais arrivé comme doublure de notre demi d’ouverture sud-africain. Venir aux États-Unis a toujours été guidé par cette envie de disputer cette Coupe du Monde 2027. Et heureusement, l’année dernière, on a gagné ce match déterminant contre les Samoa pour valider notre ticket de qualification.

Que penses-tu du championnat américain ? Avec quand même beaucoup d’équipes qui ont disparu…

C’est assez difficile à analyser. L’année dernière effectivement, quatre clubs ont mis la clé sous la porte et San Diego et Los Angeles ont fusionné. Si on parle purement rugby c’est un peu plus serré cette année parce qu’il y a moins d’équipes. Tout le monde s’est arraché les meilleurs joueurs de ces quatre clubs disparus. Le niveau est donc assez relevé. On le voit bien d’ailleurs : pas mal de joueurs finissent par signer en Pro D2, voire en Top 14. Il y a beaucoup de profils atypiques, de gros porteurs de ballon, de gros facteurs X. Le niveau est donc assez intéressant et le championnat assez divertissant puisque c’est une ligue fermée, sans montée ni descente. Il y a cette envie de gagner et de produire du spectacle, ce qui est une bonne chose pour un sport qui a besoin de se faire connaître ici. Si je compare avec la Pro D2, où les tensions autour d’un match sont parfois plus fortes parce que les résultats influent sur une montée, une descente, voire la survie d’un club, je dirais qu’ici c’est un peu plus libéré vis-à-vis de ces enjeux.

Au niveau de l’équipe nationale, la qualification pour la Coupe du Monde a été l’événement salvateur. Elle a permis de sécuriser les cinq ou six prochaines années, jusqu’à la Coupe du Monde 2031, qui aura lieu aux États-Unis. Avec l’organigramme actuellement en place, avec le staff également et tout ce qui se passe autour de la fédération, ça va aider à construire une équipe compétitive pour 2031. Ce que ça implique pour la MLR d’une année sur l’autre ? Je ne saurais pas dire puisque ce sont des investisseurs privés qui arrivent et repartent selon leurs envies. D’après ce que j’ai compris, il ne reste que cinq équipes cette saison puisque la sixième, celle de Charlotte, a été financée par World Rugby pendant trois ans. Ils arrivent au bout de cette troisième année, donc l’an prochain, il n’y aura que cinq équipes au départ. La compétition sera plus courte, ou un peu plus aménagée.

Vannes, un club incroyable

La France ne te manque-t-elle pas ?
(sourire) Ça me manque un peu mais comme les saisons sont courtes, de 4 à 5 mois, j’ai pas mal de temps pour revenir en France. On a notre résidence dans le sud de la France. Heureusement, ma femme et mes enfants sont avec moi à Chicago pendant la saison et pendant les tournées d’été, ils rentrent en France. Entre les tournées, on a souvent deux à trois semaines de coupure. J’ai six mois aux États-Unis et six mois en France dans l’année, donc ça va, je ne me sens pas trop mal (sourire).

Pour évoquer tes anciens clubs, Biarritz et Carcassonne n’ont pas forcément brillé cette saison, contrairement à Vannes et Colomiers. As-tu suivi les saisons de ces équipes ?
Oui, bien sûr ! J’ai suivi les deux. J’étais un peu déçu pour Colomiers. Ils méritaient amplement de disputer cette demi-finale à domicile. C’était la première fois donc c’est toujours compliqué, avec plus de stress et d’attente autour. Ils construisent quelque chose de durable, qu’ils sauront reproduire. Je connais bien Florian Nicot et Aurélien Béco, et surtout leurs qualités humaines. Je ne doute pas qu’ils soient en bonne posture pour rééditer une belle saison, avec un classement final qui leur permettra de progresser. Et c’est la même chose pour Vannes. Un club incroyable, avec des bases très solides et une envie constante de travailler et de s’améliorer. C’est une suite logique pour eux de retrouver le plus haut niveau. Je suis donc content de voir ces deux équipes performer.