En Turquie, dans l’attente de son vol retour pour la France, Thibaud Mazzoléni (29 ans) a pris le temps de se confier à It’s Rugby. Le champion du monde de rugby à 7 avec l’équipe de France rentre tout juste d’une expérience de trois semaines en Inde, pour le rugby, qu’il qualifie de « différente ».
Le futur joueur de Fleurance (Nationale 2) raconte ce qu’il a vécu et parle des ambitions du rugby indien. Mazzoleni, qui entraînera les trois-quarts des espoirs d’Agen, a également évoqué sa déception de ne pas avoir participé aux JO de Paris 2024, son passage manqué à Agen et son club formateur de Layrac. Entretien.
IT’S RUGBY. – Thibaud, peux-tu nous parler de ton parcours depuis ton titre de champion du monde à 7 ?
Thibaud Mazzoléni : Heureusement qu’il y a ce titre sinon ça aurait été dur à digérer. Je n’avais pas participé aux JO de Paris malheureusement. En gros, j’étais le 15e sur le groupe de 14. C’était une déception. Après, il y a eu Agen. Jouer là-bas était mon rêve d’enfant. Mais j’y ai vécu une expérience très compliquée. À la fin de cette saison-là, j’ai décidé d’arrêter. Je ne cherchais pas trop à rester dans le rugby professionnel. Il y avait la déception de ne pas faire les JO, une année sportive difficile et un contexte personnel également délicat.
Je me suis dit : « Tu as un enfant maintenant, c’est la priorité. » J’ai essayé de partir sur une vie un peu plus stable. J’ai donc signé à Layrac (Fédérale 1, NDLR), qui était mon club de formation. Juste avant ça, j’ai quand même eu la chance de porter de nouveau le maillot de l’équipe de France, il y a un an. La dernière fois, c’était le 29 juin, avec le titre de champion d’Europe, juste après Agen. C’était vraiment chouette. Et après la signature à Layrac, il y a eu un peu de rugby à 7 avec Monaco, avec malheureusement ce titre de vice-champion de France Inextenso.
Tu ne te retrouvais plus dans ce rugby ?
Il faut savoir que j’ai une histoire assez particulière avec ce sport. Il y a quelques années, j’ai été blessé pendant 27 mois. J’ai enchaîné quatre blessures. À la suite de cela, j’ai fait un petit burn-out. Forcément, quand tu es blessé, les autres prennent ta place. Et quand tu reviens, il faut redoubler d’efforts. Mais à chaque fois que je revenais, je rechutais. C’était compliqué. Ma dernière blessure était une blessure au coude, très délicate. J’aurais pu ne plus reprendre le rugby et avoir une prothèse à la place de mon os, à l’intérieur du coude. Mais après, la flamme des JO s’est rallumée. J’ai tout donné pour essayer de faire les Jeux. Malheureusement, ça ne s’est pas passé comme je le voulais. Ce sont les aléas du sportif de haut niveau. Il y a des choix qui sont faits par les coachs et tu sais que tu peux y être exposé. Je le respecte.
Aujourd’hui, on va dire que c’est digéré parce que ça va faire deux ans. Mais cela reste l’une des plus grosses déceptions de ma vie. Ensuite, j’ai fait pas mal d’efforts financiers pour porter le maillot d’Agen car comme je le disais, c’était mon rêve. C’était une bonne opportunité pour moi. Beaucoup de choses ont été dites et n’ont pas été respectées. Je me suis retrouvé sur le carreau à la fin de la saison, sans pouvoir trop me retourner. J’étais épuisé. Je n’avais pas envie de bouger, de déménager la famille, déjà que c’était assez délicat. J’ai eu l’opportunité d’intégrer un emploi en CDI dans l’Agenais. De fil en aiguille, je n’avais pas prévu de retourner aussitôt à Layrac (sourire) mais j’y suis retourné.
Et après ton passage à Layrac, que s’est-il passé ?
Layrac est un club à part. Je le connais bien puisque j’y ai commencé le rugby. C’était une entente, ma licence était à Caudecoste, dans un petit village à côté. Il n’y a pas grand-chose qui a changé, que ce soit sur le terrain ou dans les vestiaires. C’est un club de Fédérale 1 qui vit un peu à l’ancienne. Je ne sais même pas si le terrain serait digne de la Régionale. J’en parle ouvertement parce que tout le monde le sait et en parle. Dès qu’il pleut, c’est compliqué de mettre en place du rugby. C’est dur, c’est épuisant. Après, il y a eu cette parenthèse avec Monaco, l’été dernier, qui m’a fait du bien. Je savais qu’en partant avec Monaco, j’aurais des réponses à mes questions mais ce n’étaient pas les bonnes, pas celles que j’attendais (rire). Je pensais que je serais moins au niveau… Et finalement, ça s’est plutôt bien passé. Je me suis dit : « Thibaud, il te reste encore quelques années à profiter du rugby. Si tu peux essayer d’aller un peu plus haut, vas-y. » Je me suis engagé donc engagé avec Fleurance (Nationale 2), donc je reste encore dans le coin. Et pour finir cet été, il y a eu cette opportunité d’aller jouer en Inde…
Le président de la Fédération indienne veut faire grandir le rugby de manière accélérée
Parle de nous justement de cette aventure inédite…
Oui, c’est assez insolite. C’est très particulier. C’est la deuxième année que cette compétition existe. L’année dernière, il n’y avait pas de Français. Cette année, on était trois avec Luca Mignot, Guillaume Bouche et moi. En fait, c’est le président du rugby de la Fédération indienne qui a mis en place ce championnat pour développer le rugby à 7 en Inde, pour permettre aux Indiens de côtoyer les meilleurs joueurs du monde, de faire un partage d’expérience, en vue de faire grandir le rugby local. Et notamment le rugby à 7, pour une éventuelle participation un jour aux Jeux olympiques. Le président de la Fédération indienne veut faire grandir le rugby de manière accélérée. S’ils ont la chance de développer encore plus le rugby à 7, ils pourraient aussi se qualifier par le biais du championnat d’Asie.
Et concrètement, comment es-tu allé là-bas ?
Le président de la Fédération indienne est en relation avec Christophe Reigt, manager de l’équipe de France féminine, et Jérôme Daret, manager actuel de l’équipe de France à 7 et mon ancien entraîneur en équipe de France à 7. Le président leur a dit : « Moi, j’aimerais bien avoir des Français. » Christophe et Jérôme ont proposé à Lucas Mignot, Guillaume Bouche et moi. On a dit oui. Par cette Fédé, on était payé assez généreusement. Là-bas, ça marche en système de draft. Il y a six franchises. On parle de franchises parce qu’elles sont rattachées à une ville, mais ce sont des investisseurs privés qui en sont propriétaires. Ce système possède plusieurs catégories de joueurs : catégorie A pour les nations importantes et joueurs actuels du World Series, catégorie B pour les joueurs du deuxième niveau, catégorie C pour ceux qui étaient avant sur le World Series mais qui ne sont pas des nations majeures et les joueurs indiens.
Es-tu arrivé comme une star ?
Alors, oui et non. Il y avait les joueurs actuels du World Series. Après, il y a quand même ce titre de champion du monde donc forcément… J’ai eu la chance d’être sélectionné en catégorie A. Je suis presque arrivé avec le syndrome de l’imposteur parce que ça faisait deux ans que je n’avais pas joué sur le Series (sourire). Donc je me suis préparé. Forcément, je sortais d’un an en Fédérale 1, ce n’est pas le World Series. Le rugby à 7 est tellement différent du rugby qu’on pratique en Fédérale 1.
Comment décrirais-tu cette expérience ?
Si je dois mettre un mot sur l’expérience, je dirais différent. Parce que l’Inde est un pays différent de ce qu’on peut connaître. Il y a beaucoup de pauvreté, de retard, je pense, comparé à ce qu’on a en France. Il y a également du retard sur le développement du rugby. Le staff n’est pas aussi performant que ce que j’ai connu avec l’équipe de France ou avec Monaco. Il y a du retard sur l’organisation du tournoi. Le premier jour, il y a eu plus d’une heure de retard sur le premier match ! On n’avait pas de vestiaires. Tu te changeais dans les tribunes, comme quand tu es gamin. J’avais l’habitude d’un strap au genou mais le kiné ne savait pas trop comment faire, donc c’est moi qui ai dû me le mettre. La nourriture est aussi particulière. Je n’y connaissais rien donc il y avait toujours quelqu’un derrière moi pour me dire que tout allait bien et me demander si je voulais autre chose. L’eau aussi… On nous disait ne pas se brosser les dents avec l’eau du robinet. C’est une vie très différente mais c’est très enrichissant.
On a mangé du riz blanc pendant trois semaines, avec du poulet mais sans sauce. Quand je suis arrivé à Mumbai, je devais changer de terminal. J'étais dépassé. Il n'y avait rien d'indiqué. Je devais prendre un vieux bus en Inde. Le mec qui vient chercher ta valise, tu penses que c'est le chauffeur mais en fait c'est quelqu'un qui vient pour porter ta valise et qui te demande de l'argent
Mais encore…
J’avais peur de tout, franchement. Tu pars tout seul, après des heures et des heures d’avion. J’ai toujours eu l’habitude des voyages où tout est encadré. Tu prends tes valises, tu suis. Là, tu ne sais pas où tu arrives, tu ne sais pas ce que tu vas faire, ce que tu vas manger, quel hôtel tu vas avoir… Tu ne sais rien. J’ai laissé ma compagne et mon fils de presque trois ans à la maison et moi je partais dans l’inconnu. Ce n’était pas simple. On a mangé du riz blanc pendant trois semaines, avec du poulet mais sans sauce. Quand je suis arrivé à Mumbai, je devais changer de terminal. J’étais dépassé. Il n’y avait rien d’indiqué. Je devais prendre un vieux bus en Inde. Le mec qui vient chercher ta valise, tu penses que c’est le chauffeur mais en fait c’est quelqu’un qui vient pour porter ta valise et qui te demande de l’argent. Durant le tournoi, je me suis retourné dans la tribune pour récupérer mes affaires et juste avant de monter l’escalier, j’ai vu un scorpion se balader…
Tu parles d’une expérience enrichissante… En tires-tu quand même du positif ?
Oui parce que forcément, quand on fait du rugby à 7, on voyage, on découvre. Je prends ça comme quelque chose qui m’a fait grandir, qui m’a fait découvrir autre chose. Parce que quand on est avec l’équipe de France, on est toujours dans notre cocon, en mode ultra-performance. Dans mon équipe, j’étais le seul Français, le seul Européen. Il a fallu parler anglais pendant trois semaines. On découvre d’autres cultures, d’autres systèmes de vie, d’autres rythmes, d’autres façons de penser. C’est vraiment une expérience à part.
Quel est ton objectif désormais ? Revenir avec l’équipe de France à 7 ?
Être sélectionné avec l’équipe de France à 7 maintenant, je pense que c’est trop tard. Si j’ai l’opportunité, je la prendrai, forcément. Mais ça fait un an que je ne joue plus au niveau des clubs professionnels Top 14 ou Pro D2. Je reste en Nationale 2. Je prends évidemment du plaisir mais ce n’est pas vraiment un objectif parce qu’il est difficilement atteignable. Par contre, je veux continuer à profiter d’événements comme celui-là. Je retourne avec Monaco cet été. Il y aura peut-être un championnat privé, dans le même style que celui en Inde, mais en Europe et en septembre avec six grandes équipes. J’aimerais rester dans tout ça, parce que ce sont des moments à part, des moments privilégiés. Ça reste du rugby à 7, ce que j’adore. Ce que je veux, c’est être performant avec Monaco cet été. On va chercher un titre de champion de France, parce qu’on aimerait vraiment l’avoir. On n’est pas passés loin l’année dernière. J’espère que l’année prochaine sera la bonne. Pour les années à venir, l’objectif, c’est de m’implanter avec l’équipe de Monaco et de rester performant avec eux.

Et avec Fleurance, as-tu la pression ? Peur ? Ou as-tu hâte d’entamer la saison ?
J’ai envie de commencer la saison, évidemment. Là, je suis parti il y a quinze heures de mon hôtel. Je n’ai aucune envie de reparler de rugby maintenant parce que j’ai passé sept heures à l’aéroport de Bombay (rire). Je suis cuit. J’ai encore sept heures d’avion à faire, j’attends le dernier vol pour rentrer à Toulouse. Mais bien sûr que je suis excité de reprendre la saison avec Fleurance. Je reprends avec eux la semaine prochaine. Le truc, c’est que je repars avec Monaco en août donc ma rentrée va être un peu décalée parce que je vais louper quasiment un mois complet. Je veux me familiariser avec le système de jeu, avec mes nouveaux coéquipiers et avec le club. J’y vais avec humilité. C’est drôle, j’en parlais avec un ami il y a quelques minutes par message. Je lui disais que mon statut est là, ça on ne peut pas le changer. Le CV est écrit, c’est comme ça. Mais ce qui compte, c’est le terrain. Si je ne joue pas, c’est que je ne suis pas performant. Et ce n’est pas ce que je veux.

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