L’émotion est encore vivre. La voix tremblante, les yeux humides et une déception encore bien perceptible. Quatre jours après l’élimination d’Albi en demi-finale de Nationale aux tirs au but et face à Narbonne, le trois-quarts centre albigeois Victor Pisano a gentiment accordé quelques minutes à It’s Rugby pour revenir sur cette rencontre au scénario cruel.

Le joueur de 31 ans revient sur cette fin de match de folie mais surtout, tient à soutenir son coéquipier Téo Dospital, cible de critiques sur les réseaux sociaux et par messages privés après son tir au but manqué. Pisano souligne aussi l’état d’esprit d’un groupe plus que soudé. Entretien.

IT’S RUGBY. – Quelques jours après cette élimination, qu’est-ce qui te traverse encore l’esprit ?
Victor Pisano : Beaucoup de choses. J’ai encore pas mal d’images de la soirée. C’était un bel événement, je crois, pour le club, pour le groupe, pour le rugby et pour la Nationale. C’est déjà une très belle chose. Mais le scénario de ce match laisse beaucoup de traces, à la fois physiques parce que c’était très intense, mais surtout psychologiques. On ne s’attendait pas à un scénario aussi fou et on espérait forcément une autre issue. Aujourd’hui, j’ai encore énormément de déception et je ressens beaucoup de tristesse. À la fois pour la beauté de notre saison et la façon dont elle se termine, mais aussi parce qu’il va y avoir beaucoup de changements dans l’avenir. Je pense qu’on méritait mieux par rapport à tout ce qu’on avait accompli.

Tu parles de ce scénario quasi inenvisageable. Il y a les prolongations, puis les tirs au but… J’imagine que vous étiez remplis de questions, notamment sur le règlement ?
Il y a deux choses. Avant les tirs au but, il y a cette fin de match sur le temps réglementaire qui est complètement dingue. On prend un essai à la 78e minute, on recolle presque une minute plus tard grâce à un essai transformé et il reste une action derrière. Cela montre l’état d’esprit du groupe et la folie de ce chassé-croisé. Mais ensuite, ce scénario des tirs au but, on l’avait en quelque sorte préparé depuis 15 jours. À la fin de chaque entraînement, la majorité des joueurs susceptibles d’être dans cette situation tapaient une pénalité. Même pour nous, c’était tellement improbable qu’on se disait qu’on n’en arriverait peut-être pas là. Donc quand c’est arrivé, on connaissait les règles et on savait comment ça allait se passer. Mais on avait un problème : on avait fait trop de changements au cours du match. Et pendant les prolongations, on n’était plus en mesure d’effectuer des remplacements. À l’inverse de Narbonne, qui a pu anticiper et préparer ses tireurs. On a dû composer avec les joueurs présents sur le terrain, en tenant compte de leur expérience ou non dans ce type d’exercice.

Quand c’est arrivé, je vais être très honnête. Je n’ai jamais eu l’impression que ce match allait nous échapper. Je pense que beaucoup de joueurs ressentaient la même chose, et c’est aussi pour ça que c’est très dur. Sans manquer de respect à Narbonne, qui est une très grande équipe, on avait créé quelque chose de spécial dans ce groupe. Des convictions fortes, une capacité à rebondir dans toutes les situations… Je ne pensais pas qu’on allait perdre. Je me suis dit qu’il allait encore se passer un truc. Même après le coup de sifflet final, j’avais du mal à réaliser. Je crois que j’ai vraiment pris conscience que c’était fini le dimanche ou le lundi matin.

Ce groupe ne s'est jamais lâché. Ça remonte au-delà de la finale et notamment aux événements de la saison dernière avec ce changement de staff. Ce groupe s'était soudé. Le soir de la défaite, on n'a pas fait la fête mais on a essayé de passer un moment ensemble

Après cette fin de match, qu’est-ce qui s’est passé concrètement dans le groupe ? Vous êtes-vous resserrés ou chacun était un peu dans son coin ?
Ce groupe ne s’est jamais lâché. Ça remonte au-delà de la finale et notamment aux événements de la saison dernière avec ce changement de staff. Ce groupe s’était soudé. Le soir de la défaite, on n’a pas fait la fête mais on a essayé de passer un moment ensemble. Le lendemain, on s’est retrouvé une nouvelle fois. Et on repart à 30-35 joueurs à Barcelone pour notre voyage de fin de saison. Ce sont des choses qui ne se font pas dans toutes les équipes. J’ai rarement vécu ça. C’est la preuve que le groupe vivait très bien. Après le match, peu de monde a vraiment réalisé sur l’instant. On était encore dans l’euphorie du scénario.

La stressante séance de tirs au but a été remportée par les Narbonnais. Crédit photo : Bryan CARREL.

Tu évoquais les traces physiques aussi. Tu le ressens encore ?
Oui, je le ressens encore. Moi, j’ai joué environ 60 minutes. Je pense aux mecs qui ont joué 100 minutes à cette intensité-là. L’arbitre Kevin Bralley, qui sortait d’un match de Top 14 et qui était dans les tribunes, nous a dit qu’il avait été impressionné par l’intensité. 100 minutes à ce niveau, avec une séance de tirs au but en prime, ce n’est pas tous les jours. Ça laisse des traces. J’imagine que les Narbonnais ont eu un peu plus de facilité à récupérer. Quand tu gagnes, c’est toujours un peu plus facile.

Toi qui es capable de buter, tu n’as pas pu participer à la séance de tirs au but. Comment as-tu vécu ça depuis le bord du terrain ?
Ce n’est jamais agréable d’être extérieur à tout ça, de ne pas pouvoir être acteur. D’autant que nous nous étions préparés à ce scénario. Je faisais partie, avec Ruben Courties, des joueurs prioritaires pour tirer. Mais j’avais confiance. Je ne pensais vraiment pas qu’on allait perdre. Malheureusement, la pièce est tombée du mauvais côté. C’est un peu la loterie.

Victor Pisano a suivi avec confiance la séance de tirs au but, ici en présence de son coéquipier Gilen Queheille (à droite). Crédit Photo : Bryan CARREL.

On imagine que Téo Dospital, qui a raté le dernier tir au but, a été affecté… Vous êtes-vous aussi resserrés autour de lui ?
Il est énormément affecté, oui. Évidemment qu’on est tous avec lui. Il le sait et c’est important. Personne ne lui en veut. Ça me fait de la peine que ça tombe sur lui. C’est quelqu’un d’adorable et de très sérieux. Il ne mérite pas ça. Surtout, il mérite encore moins tout ce qui se passe en dehors, sur les réseaux sociaux ou par messages privés. Je me demande où est l’humanité dans des situations comme ça. Ces gens n’ont pas conscience de l’impact que ça a, sur le joueur, mais aussi sur le groupe. Nous sommes des êtres humains. Les réseaux laissent la place à des choses qui ne devraient pas exister. Je suis convaincu qu’il va très bien rebondir et il sait qu’il est bien entouré.

Tu es un cadre du groupe, un joueur expérimenté, as-tu pris la parole après la rencontre ?
On n’a pas encore eu le temps de discuter ouvertement. Les jeunes ont été énormément affectés, c’est évident. Mais ils ont toute leur carrière devant eux pour vivre encore ce genre de moments. Ce sont des jeunes de qualité et ils le méritent parce qu’ils bossent énormément. J’ai surtout eu beaucoup de pensées pour les joueurs plutôt en fin de carrière, comme Gilen Queheille, ou pour ceux qui sont forcés de quitter le club pour des raisons économiques ou sportives. Parce qu’au-delà du résultat, il y avait des joueurs dont l’avenir au club dépendait directement de nos résultats. Ça me fait de la peine pour eux. Tout le groupe en avait pris conscience et on avait envie d’une autre sortie pour ceux qui nous quittaient.

Ça fait du bien de se déconnecter, d'aller faire autre chose. Mais en même temps, tu sais que ce sont les derniers moments avec certains mecs que tu ne recroiseras peut-être plus dans ta carrière. Tu as envie que ces moments se prolongent. Mon caractère, et je crois celui de beaucoup, c'est que quand tu vis des événements comme ça, tu as besoin d'en parler pour évacuer, de communiquer

Est-ce que l’avenir ne te fait pas peur aussi ? Beaucoup de départs, du turnover… Ce ne sera peut-être pas le même rebond ?
Il y a quand même de la continuité dans le staff et dans le groupe. On va garder le même staff pour deux ans. La volonté du club était de conserver un maximum de joueurs mais on ne peut pas rivaliser avec les offres de clubs de Pro D2 ou des clubs comme Nice ou Narbonne, qui ont des budgets bien plus importants. Le club d’Albi se reconstruit. Ce qui est fou, c’est qu’on a aussi reconstruit du lien entre le public, la ville et le club. Pour la saison prochaine, le staff travaille bien sur le recrutement, avec des joueurs de qualité et d’ambition. Mais on va perdre des joueurs qui ont explosé cette année et qui ont montré qu’ils avaient les qualités pour jouer à des niveaux supérieurs. Je pense qu’on va réussir à s’appuyer sur cette expérience. D’ailleurs, plusieurs futures recrues étaient au match samedi et étaient tout autant affectés que nous. Ça montre qu’on peut continuer à construire sur ce qu’on vient de créer. Ce qui est dur à digérer pour ceux qui restent, c’est de devoir se séparer d’un groupe qui était vraiment une unité. Mais je ne suis pas inquiet sur l’avenir. Je crois fermement en la qualité du staff et du groupe qui va se créer.

Dans ce moment difficile, est-ce que se déconnecter du rugby fait du bien ?
C’est très paradoxal. Ça fait du bien de se déconnecter, d’aller faire autre chose. Mais en même temps, tu sais que ce sont les derniers moments avec certains mecs que tu ne recroiseras peut-être plus dans ta carrière. Tu as envie que ces moments se prolongent. Mon caractère, et je crois celui de beaucoup, c’est que quand tu vis des événements comme ça, tu as besoin d’en parler pour évacuer, de communiquer. Et personne ne peut mieux comprendre que tes coéquipiers. Cette semaine est importante pour qu’on puisse profiter un peu de ces derniers moments ensemble. Après, les vacances vont faire du bien. Avoir des projets extra-sportifs, c’est important pour trouver de la satisfaction ailleurs. Parce que là, pour l’instant, on revit ce match dans nos têtes en permanence.