Marius Bernini est un homme posé, réfléchi, avec une grande curiosité. L’ancien rugbyman, formé à Lyon puis passé par Suresnes et Mâcon, a pourtant vécu l’enfer durant de longs mois. Lors d’un match face à Albi, le pilier a été illégalement déblayé dans un ruck.
Passé proche d’une amputation, le Rhodanien a subi une très longue rééducation avant de revenir sur les pelouses. Le premier avis médical n’allait pourtant pas dans ce sens… Mais le courage, le mental et le travail de l’ancien lyonnais lui ont permis de revenir.
Récemment, il a tout de même décidé d’arrêter sa carrière et de se consacrer à ses projets. Le dernier en date : une sandwicherie nommée Miett. Elle devrait ouvrir dans quelques jours à Paris. Regard intéressant sur le rugby professionnel, sa lourde blessure, ses loisirs… Entretien avec un homme plus fort que jamais.
IT’S RUGBY. – L’arrêt soudain du rugby n’a-t-il pas été trop difficile à vivre ?
MARIUS BERNINI. – Non, même pas. C’était presque un soulagement. Cela faisait cinq ans que je forçais trop. Ce qui a vraiment été dur, c’est la blessure contractée en 2020. Elle m’a poussé à bout.
Peux-tu nous parler de cette blessure ?
Je me suis fait tourner l’une de mes jambes dans un ruck. Désormais, c’est interdit et sanctionné. A l’époque, ça ne l’était pas. C’était lors d’un match de Nationale avec Suresnes contre Albi. Leur pilier droit m’a complètement tordu et mon pied est resté bloqué. Résultat, la malléole a touché la fesse. La jambe s’est entièrement tordue. Ça a créé une luxation complète fémoro-tibiale et fémoro-patellaire. J’avais la rotule sur le côté et le tibia-péroné qui n’était plus en face du fémur. Le kiné m’a tout de suite remis la rotule sur le terrain mais le soir, je suis allé aux urgences. On m’a même changé d’hôpital parce que je n’étais pas dans le bon service. Ils ne savaient pas quoi faire de moi. Ils m’ont donc emmené en urgence à l’hôpital Ambroise Paré à Boulogne, où ma sœur était présente. Là, ils ont annoncé qu’ils allaient m’amputer et me conduire au bloc, persuadés que mon artère fémorale avait été sectionnée et que trop de temps s’était écoulé pour pouvoir réparer tout ça. Le lendemain matin, je ne savais rien de ce qui s’était passé dans la nuit et ce qu’ils avaient fait de moi. Je me suis réveillé, ma sœur est entrée dans la chambre et a soulevé le drap pour vérifier si j’avais toujours mes deux jambes. Je l’avais. J’ai été un peu surpris par son geste. Finalement, ils ont remis les os en face les uns des autres et j’ai été opéré un mois plus tard pour une quadruple ou quintuple ligamentoplastie : ligament croisé antérieur, postérieur, latéral interne et latéral externe. J’avais aussi les ménisques et le cartilage attaqués. C’était une très grosse opération. Je suis allé dans un centre de rééducation appelé LADAPT pendant trois mois en hospitalisation complète puis j’ai fait quinze mois d’hospitalisation de jour. Soit dix-huit mois de rééducation en tout.
As-tu pu avoir plus d’informations concernant l’amputation par la suite ?
Comme la jambe s’était complètement pliée sur le côté, ils ont vu, après avoir effectué une radio, que le tibia-péroné était positionné sous le fémur. Normalement, c’est l’artère fémorale qui se trouve là. Ils pensaient donc qu’elle avait été sectionnée pendant le choc, comme tous les ligaments. Mais ce n’était pas le cas. C’est presque le seul élément qui a tenu sur l’articulation.
Après la première opération, que t’ont dit les médecins ?
On m’a dit que je ne rejouerais plus au rugby. Je me rappelle du premier chirurgien que j’ai rencontré. Il entre, me dit bonjour et me demande à peine une minute après : « C’est quoi votre plan B ? ». Sans ménagement. J’étais dans le déni de ma blessure. Mon métier, c’était de jouer au rugby, de m’entraîner et de faire de la musculation. Je me disais qu’il ne mesurait pas vraiment ce que je faisais. Mais en réalité, c’est moi qui ne réalisais pas à quel point j’étais blessé. J’ai donc changé de chirurgien en me disant qu’il valait mieux me faire opérer par quelqu’un qui croyait à un potentiel retour. Le second chirurgien m’a dit que ce n’était pas certain mais que c’était possible.
Tu te sens quand même seul. Je faisais énormément de tri entre ce que les médecins me disaient et ce que je rapportais aux gens, parce que je ne voulais pas voir de la peine dans leurs regards. J'ai menti tout au long de la rééducation. A tout le monde.
On rappelle que c’était lors de la période Covid, avec le confinement. Le soutien de tes proches a été primordial…
Ma sœur est passée quand elle a pu. Ma mère aussi. (très ému) Mon père est peut-être venu avant l’opération mais les déplacements n’étaient pas autorisés. Ils n’étaient pas à Paris donc ce n’était pas possible de venir souvent. J’ai passé beaucoup de temps au téléphone avec eux. Il y a aussi des amis qui sont passés à l’hôpital vu qu’à ce moment, c’était un semi-confinement. Mais tu te sens quand même seul. Je faisais énormément de tri entre ce que les médecins me disaient et ce que je rapportais aux gens, parce que je ne voulais pas voir de la peine dans leurs regards. J’ai menti tout au long de la rééducation. A tout le monde.
Comment ton club de Suresnes à l’époque a géré cette situation?
Ils ont très bien réagi. L’un des deux présidents de Suresnes à l’époque, Olivier Pouligny, qui était président avec Laurent Piepszownik, est carrément venu me voir à l’hôpital le lendemain de la première opération. D’autres clubs n’auraient pas fait pareil. Ils ont aussi avancé les dépassements d’honoraires du second chirurgien. Les entraîneurs m’appelaient de temps en temps pour prendre des nouvelles mais on ne parlait pas du tout du sportif. Je les en remercie encore.
Tu ne te voyais pas arrêter le rugby?
Je me disais que j’étais juste blessé et qu’il fallait que je m’entraîne fort pour revenir et montrer aux médecins que j’allais déjouer les pronostics. Je voulais revenir au même niveau, voire mieux. C’était l’objectif. Cela n’a pas été le cas mais je suis déjà ultra fier d’avoir rejoué au rugby, même sans les mêmes capacités physiques qu’avant.
Pour pouvoir rejouer, on n’imagine pas le travail physique et mental que tu as dû faire…
Pour le travail mental, il y avait une psychologue habituée à soigner des grands blessés dans le centre de rééducation. Elle s’occupait de victimes d’accidents de la route, des AVC avec de lourdes séquelles… Ça m’a aidé à relativiser sur ma blessure et ce qu’elle engendrait dans ma vie. Et ça m’a aidé à parler de la douleur. Parce que ça, je ne le disais à personne. Je crois que c’est la première personne à qui j’ai dit que j’avais mal. Après les cris sur le terrain, que tout le stade a entendus, je n’ai plus jamais dit que j’avais mal. La psychologue m’a permis de passer ce cap et de travailler sur le retour à la compétition, de façon progressive. D’abord la course, puis l’entraînement, le rugby sans contact, puis avec contact. J’ai enchainé avec un match en espoirs, et enfin en première. J’avais encore des appréhensions et j’en ai encore aujourd’hui. Elles ont diminué petit à petit. Et elles n’étaient pas là où je les attendais. Je pensais avoir peur des plaquages, des impacts, des rucks. Pas du tout. J’avais peur qu’on me percute en courant. Je n’avais tout simplement pas confiance en mes jambes.
Encore aujourd'hui, je n'ai plus de sensations sur le tibia gauche. Je ne sens pas quand on le touche. Les appuis un peu inconscients, les petits changements de direction au dernier moment... Ce n'est pas que j'ai peur, c'est que je n'y arrive tout simplement plus. J'ai l'impression de beaucoup moins maîtriser ma jambe gauche qu'avant. Si je vais jouer au foot avec des amis, un contrôle du gauche et c'est la catastrophe.
Ressentais-tu encore des douleurs ? En mêlée par exemple ?
Bizarrement en mêlée, ça allait. Mais encore aujourd’hui, je n’ai plus de sensations sur le tibia gauche. Je ne sens pas quand on le touche. Les appuis un peu inconscients, les petits changements de direction au dernier moment… Ce n’est pas que j’ai peur, c’est que je n’y arrive tout simplement plus. J’ai l’impression de beaucoup moins maîtriser ma jambe gauche qu’avant. Si je vais jouer au foot avec des amis, un contrôle du gauche et c’est la catastrophe. J’ai l’impression d’avoir un parpaing à la place de la jambe. La force et la vitesse, j’ai bien bossé dessus. Mais le contrôle psychomoteur de l’articulation se fait plus difficilement.
Avec ta blessure, ta vision du rugby a-t-elle changé ?
Complètement. Ça me fait flipper. Je me dis que ces mecs sont complètement fous ! Et juste de jouer au rugby. Alors de twister quelqu’un sur un ruck, je n’en parle même pas. Je pense que les mentalités évoluent petit à petit. Il y a trente ans, on avait le droit de mettre une cathédrale. Maintenant, tout le monde s’arrête. Tant mieux.

A l’issue de la saison en question, que s’est-il passé ?
Sur cette période, j’étais en fin de contrat. Je passais tout mon temps à l’hôpital et une bonne partie de la rééducation en me disant qu’il allait falloir trouver un club. Je pensais que je n’allais pas être conservé. La chance que j’avais, c’est que j’étais pilier droit que j’avais 23 ans et que je n’avais pas été mauvais. En plus, je n’étais vraiment pas cher. Le club m’a prolongé d’un an, sans aucune certitude que je puisse rejouer J’étais en arrêt maladie. Ils ne risquaient donc pas grand-chose financièrement. Au retour d’arrêt maladie, mon salaire allait encore diminuer. Déjà qu’il n’était déjà pas bien haut… La seule chose que je voyais, c’est que j’étais dans un club de Nationale et que j’avais la chance de pouvoir tenter de rejouer à ce niveau. Je remercie Suresnes.
Dans très peu de temps, l’un de tes projets va aboutir avec l’ouverture d’un restaurant…
Exactement. J’ai dû tout apprendre. Pour nous aider financièrement, on a fait appel à Hamza Kaabeche, joueur de Lyon avec qui j’ai joué depuis les cadets, et Barnabé Couilloud, formé au LOU. Ce sont des amis proches qui cherchent à se diversifier en dehors du rugby et à préparer leur après-carrière. Je leur ai proposé de rejoindre le projet. Ils sont donc associés avec Alfred et moi, ainsi qu’une autre personne. Ils rentrent au capital de la structure sans travailler dans le restaurant, mais en apportant une aide financière, des conseils et un réseau.
Plutôt qu’un restaurant, c’est donc une sandwicherie ?
Exactement. On propose des sandwiches traditionnels, mais on fait tout nous-mêmes, sauf le pain. Pour le jambon-beurre, on fait le jambon, le beurre, les pickles. Pour le poulet mayo, on reçoit le poulet entier, on le désosse, on le dépèce, on fait des chips avec la peau qu’on incorpore à la mayonnaise. Ce sont des sandwiches de chef parce qu’Alfred, mon associé, est chef cuisinier. Il a été formé dans un restaurant gastronomique à Montréal puis dans de très belles maisons à Paris. Il amène ses connaissances gastronomiques dans des sandwiches. On proposera aussi des suggestions plus originales comme des bánh mì, des hot-dogs, des pains focaccia… Le soir, on ne voulait pas faire juste de la vente à emporter. On voulait des places assises, un lieu de rencontre où les amis peuvent passer boire un café, jouer aux cartes, retrouver une ambiance de clubhouse. On ouvrira aussi le soir avec des tapas, de la bière, du vin et des assiettes à partager. On sera donc une sandwicherie hybride, ouverte midi et soir.

Reprendre dans un petit club, en Fédérale ou Régionale, l’idée pourrait-elle te plaire ?
Pas forcément parce que j’ai toujours associé le rugby à de l’exigence et de l’investissement. Je n’ai ni le physique ni le temps pour m’investir à 100 % dans un projet de rugby. Ce ne serait pas respectueux envers les autres joueurs de venir une fois par semaine, de rater des entraînements et des matchs. Mon corps ne me le permettrait pas, de toute façon. J’ai encore des douleurs folles aux genoux. Quand je fais le sprint de trop ou que je tombe sur le genou, il gonfle. Ce n’est pas envisageable.
J'en veux au rugby sur certains sujets. Je trouve qu'on fait croire à beaucoup de joueurs qu'être professionnel, c'est un idéal de vie. C'en est un quand tu commences à gagner de l'argent, quand tu as de la visibilité, quand tu es titulaire et désiré par ton coach.
En veux-tu au rugby ?
J’en veux au rugby sur certains sujets. Je trouve qu’on fait croire à beaucoup de joueurs qu’être professionnel, c’est un idéal de vie. C’en est un quand tu commences à gagner de l’argent, quand tu as de la visibilité, quand tu es titulaire et désiré par ton coach. Tu passes alors des moments exceptionnels, je pense, même si je n’y ai pas eu pleinement accès. Mais on ne parle pas assez de l’impact qu’un coach peut avoir sur une carrière. Dans un groupe de quarante joueurs, il y en a douze, environ, qui jouent tous les week-ends et vingt-huit qui ruminent. J’en veux un peu au rugby pour ça. J’aimerais aussi que les clubs obligent leurs joueurs à se former et à s’intéresser à autre chose. Les clubs pros forcent un joueur à valider un BTS ou un diplôme pour avoir des points dans leur centre de formation. Ils s’en fichent que leurs joueurs s’épanouissent autrement que par le rugby. On ne peut pas demander à un joueur de 18 ans, loin de sa famille, de faire cette démarche par lui-même. Il faut rendre les joueurs curieux. La plupart du temps, tu te retrouves dans un bus où, si tu ne parles pas de PlayStation ou de paris sportifs, tu n’as rien à raconter. Il y a des mecs super intelligents qui n’exploitent aucune de leurs capacités intellectuelles en dehors de savoir qui joue le jeudi en Pro D2, la cote de Biarritz contre Nevers ou si tu as joué en ligne à la PlayStation cette semaine. Je trouve ça triste.
Trouves-tu pertinent que des intervenants viennent parler aux jeunes dans les clubs ?
La chance que j’ai eue, c’est que mon père est comédien et ma mère institutrice. J’ai grandi dans la ville où je suis né. J’avais donc un bon entourage en dehors du rugby. J’allais travailler dans le théâtre de mon père après la fac, quand il n’y avait pas d’entraînement. Et ma mère m’a toujours poussé à continuer les études ou à lire des livres. Mais un mec de 16 ans qui arrive d’une petite ville et découvre Lyon, qui a un statut grâce au rugby, qui signe un contrat à 18 ans et gagne 300 euros par mois en ayant l’impression que c’est la gloire, tu ne peux pas lui demander de faire cette démarche par lui-même. Donc oui, ce serait très intéressant que des gens aillent sensibiliser les joueurs à ça dans les centres de formation. Provale essaie de le faire un peu. Mais je pense qu’on parle trop d’études et d’après-carrière. Il faut parler de hobby, de passion autre que le rugby. Tu peux trouver quelque chose qui te fasse vibrer en dehors du rugby comme la cuisine, le jardinage ou le vélo. Je peux parler de Baptiste Couilloud que je connais bien. Il a trois entreprises à côté du rugby. Il en a les moyens, oui, mais il a surtout cette démarche d’être curieux avant d’être juste un rugbyman parfait.
Et toi, qu’est-ce qui t’anime vraiment ?
Il y a la bouffe. Je nourris un truc presque malsain avec la nourriture. Pour te donner un exemple, à dix mois, le premier jour où j’ai marché, je me suis échappé, j’ai ouvert le frigo et j’ai essayé de manger dedans (rire). Actuellement, je me régale à travailler en restauration, à vendre des plats. Je fais en ce moment un CAP sommellerie pour mieux acheter et mieux vendre le vin dans le restaurant. Ce qui m’intéresse aussi, c’est d’apprendre et de progresser en tant que personne. Et c’est ce qui est génial dans le rugby aussi car tu as des objectifs clairs. Le préparateur physique te dit : « dans deux mois, tu vas faire un meilleur temps au bronco ». Tu n’y crois pas tellement l’objectif est haut mais tu y arrives à force de répétition. Monter un restaurant, ce n’est vraiment pas simple. Tu passes ton temps à enchaîner les problèmes à résoudre.
Comment souhaiterais-tu conclure cet entretien ?
Je ne savais pas comment j’allais pouvoir être heureux sans le rugby à un moment de ma vie. Et maintenant, je me demande comment j’ai fait pour l’être avec le rugby. C’est ça le plus fort. Depuis que j’ai arrêté, je passe mes week-ends avec ma copine et mon chien, je peux aller voir ma mère. La situation peut paraître triste, mais elle t’amène vers quelque chose de plus heureux. C’est un peu philosophique, mais c’est vraiment ce que je vis.

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