Au bout du fil, on comprend vite qui est Tani Vili. Un garçon calme, aux traits timides mais qui se libère doucement lorsqu’il est en confiance. Né à Brive d’un père calédonien et d’une mère wallisienne, élevé dans la chaleur d’une grande famille polynésienne dispersée aux quatre coins du monde, le centre du Stade Français a mis du temps à comprendre que le rugby professionnel était un métier et non un jeu entre amis.
Son manque de maturité, l’aide précieuse de Morgan Parra, son amour pour Brive, la console et les moments en famille… Le joueur de 25 ans s’est confié comme rarement pour It’s Rugby.
Aujourd’hui épanoui et conscient de ses forces, l’ancien joueur de Clermont, de Vannes ou de l’UBB évoque, sans langue de bois, ses périodes compliquées et son retour en force. Entretien.
IT’S RUGBY. – Tani, on la sensation que tout va bien pour vous en ce moment…
Je vais super bien. La saison se passe très bien et je suis pleinement heureux ici. Dans ma vie actuelle, j’estime avoir bien remonté la pente. Je suis très content au Stade Français.
Comment décririez-vous cette saison ? Comme une renaissance ? L’année de l’explosion ?
Année d’explosion… je ne sais pas. Mais renaissance, oui, c’est sûr. J’ai passé deux ans assez compliqués même si à Vannes, j’ai pu jouer la moitié d’une saison, voire un peu moins. Là, j’ai retrouvé mon jeu, je me sens pleinement confiant dans tous mes matches. Quand je les aborde, je n’ai plus cette petite peur qui me dit qu’il faut montrer plus car on ne sait pas ce qui peut se passer après. J’ai été super bien accueilli. Le plan de jeu m’a beaucoup plu dès le départ. Cela me fait beaucoup de bien sur le plan mental de voir que la saison se déroule pour le mieux.
Souhaitez-vous évoquer ces périodes compliquées ? Savez-vous ce qui n’allait pas ?
Lors de ma dernière année à Bordeaux avec Yannick (Bru, NDLR), ça a été compliqué. Même si on s’entendait bien sur le plan humain, car c’est quelqu’un que je respecte et que j’apprécie, au niveau rugby et même en dehors, je devais gérer des choses personnelles. Je n’y arrivais pas et cela se ressentait sur le terrain. Ensuite j’ai été blessé donc j’ai un peu lâché le wagon. Même s’il me restait une année de contrat, ils m’ont proposé de trouver une porte de sortie et de la prendre. Ils n’étaient pas satisfaits de moi et je le comprends. C’était ma mentalité d’avant. A Vannes, j’ai également été très bien accueilli. Je connaissais quelques gars là-bas. Après, c’était les choix de Jean-Noël Spitzer. En tout cas, il m’a permis de sortir un peu la tête de l’eau. Malheureusement, on est descendus en Pro D2 et j’ai eu une nouvelle porte de sortie : le Stade Français.
Quel était le souci ? Tout est allé trop vite pour vous ?
J’étais très heureux des premiers matches joués chez les professionnels. J’ai commencé à faire de bonnes apparitions lorsque j’étais encore à Clermont. Ensuite, j’ai vécu mes premières sélections. Je pense tout simplement que je n’étais pas prêt mentalement. Je n’étais pas assez mature, pas assez préparé à être dans le haut du panier.
J'ai toujours pris les choses à la légère. Le rugby était amusement entre copains. Mais j'ai très vite pris conscience que c'était un boulot et qu'il fallait être irréprochable sur certaines aspects. Je me croyais sans doute arrivé, comme si plus rien ne pouvait m'arriver
Pour vous, le rugby n’était simplement qu’un jeu ?
Oui, j’ai toujours pris les choses à la légère. Le rugby était amusement entre copains. Mais j’ai très vite pris conscience que c’était un boulot et qu’il fallait être irréprochable sur certaines aspects. J’ai fait mes premiers stages en équipe de France, ça m’a beaucoup apporté. Je me croyais sans doute arrivé, comme si plus rien ne pouvait m’arriver. Encore une fois, c’était un problème de maturité.
Dans votre renouveau, une personne a été très importante. Il s’agit de Morgan Parra…
Morgan a été mon capitaine à Clermont. Il me connait. Lorsque j’étais encore à Vannes, il savait que j’avais une option sur mon contrat, à savoir que si Vannes descendait, j’étais libre de partir. Il m’a appelé et m’a demandé comment j’allais, si j’avais changé. A Clermont, il m’a toujours dit que si je ne bossais pas, si je restais sur mes acquis et dans ma zone de confort, j’allais faire quelques matchs dans un club, puis dans un autre et que tout le monde allait finir par m’oublier. On avait pris des chemins différents. Il était parti au Stade Français et moi j’avais rejoint Bordeaux. On s’était perdu de vue. On s’est toujours bien entendus. Il m’a appelé, m’a expliqué le projet du Stade Français. Le club sortait d’une saison très compliquée. Avant, je n’en avais pas pris conscience. Tout ça m’a fait changer.
N’y avait-il pas une petite peur en vous lorsque vous avez signé à Paris ? De vous dire que c’est peut-être votre dernière chance au plus haut niveau ?
Une petite peur, forcément. Mais c’était surtout que le club repartait de zéro par rapport à la saison passée. Mais moi aussi, finalement. Il y avait une petite pression, oui. Mais j’étais confiant par rapport à ce que je peux apporter sur un terrain. La présence de Morgan dans le staff m’a rassuré.

Le temps gris, les gens pressés… Vous qui venez des îles, ça ne vous a pas fait drôle de venir vivre à Paris ?
(sourire) Non parce que je n’habite pas dans Paris même et je ne vois pas la circulation. Bon après, c’est un peu exagéré. Certains Parisiens sont très gentils ! Habiter dans le bruit constamment, se presser tout le temps… Ce n’est pas trop pour moi.
Comment définiriez-vous votre personnalité ?
En général, je suis très réservé quand je suis avec des personnes que je ne connais pas ou que je viens juste de rencontrer. En revanche, dès que j’apprends à les connaître et qu’ils apprennent à me connaître, ils voient très vite que j’ai toujours le sourire, que je rigole tout le temps. J’essaye essaye d’amener de la bonne humeur partout où je vais. Je ne suis pas très compliqué comme gars ! Je diffuse juste de bonnes « vibes » et ça me va complètement.
Sur le terrain pourtant, vous donnez l’impression de n’avoir peur de rien…
C’est ça. Mes actions remplacent les mots. Je peux vraiment extérioriser tout ce que j’ai en moi. Le terrain, c’est là où je passe le plus clair de mon temps depuis que j’ai 4 ans. C’est l’endroit où je me sens le mieux.
Vous semblez fonctionner à la confiance…
Oui, je suis quelqu’un qui marche comme ça. J’ai besoin de voir qu’on me donne de la confiance pour être libéré et produire le meilleur rugby possible pour l’équipe ou pour moi-même. Être bridé, être mis dans une case, ce n’est pas ce que je veux. Beaucoup sont comme ça mais pas moi. Je pense que mon rugby à moi, c’est d’être libre sur le terrain.
Votre palette technique s’est bien développée… Maîtrisez-vous totalement votre jeu ?
Non, on a toujours quelque chose à apprendre (sourire). C’est pour ça que c’est bien d’avoir des joueurs autour de toi qui maîtrisent des compétences que toi tu maîtrises moins. Il y a beaucoup de choses que j’ai encore à apprendre, comme par exemple la communication en défense ou la lecture du jeu. J’ai encore du mal, ce ne sont pas mes points forts Mais je bosse sur ça.
Qu’aimez-vous faire en dehors des terrains pour déconnecter ?
Je suis très famille. Malheureusement, ma famille proche est un peu dispersée. Mais je suis très proche de Yoram Moefana et de Sipili Falatea. Ils sont à Bordeaux donc quand je peux, je redescends les voir et je passe du bon temps avec eux. On rigole beaucoup. Je joue à la PlayStation aussi, mais j’aime passer du temps avec les copains ou les cousins. Je suis très simple.
Si je n'avais pas été rugbyman, j'aurais été professionnel sur la PlayStation. Mais pas Yoram car il est nul !
Vous gagnez beaucoup lorsque vous jouez à la console ?
(rire) Si je n’avais pas été rugbyman, j’aurais été professionnel sur la PlayStation. Mais pas Yoram (Moefana, NDLR) car il est nul (rire).
Pouvez-vous parler de vos racines polynésiennes ?
Oui, ma mère est née à Wallis et mon père est né en Nouvelle-Calédonie. Ils sont venus en France quand ils étaient plus jeunes. La plupart de ma famille est revenue là-bas. Je suis né ici mais j’ai été élevé comme en Polynésie. On vit tous ensemble, en communauté.

Avez-vous pu y aller ?
Oui, j’y suis déjà allé. La dernière fois en 2022. C’était juste après une tournée avec l’équipe de France au Japon. Comme on était déjà à mi-chemin, on a décidé d’y aller avec quelques cousins, notamment Yoram Moefana et Peato Mauvaka.
Avez-vous des idoles ?
Des idoles, j’en avais, comme beaucoup. Jonah Lomu, déjà. Ensuite il y avait Julien Savea, que j’aimais beaucoup quand j’étais petit. Quand j’ai débarqué à Clermont, j’ai eu l’honneur de croiser George Moala car je regardais beaucoup de vidéos de lui sur Youtube. J’appréciais aussi Isaia Toeava et Tim Nanaï-Williams. Eux, c’était un peu mes mentors. Tim me parlait beaucoup et m’expliquait des choses. Quand je les voyais jouer, j’étais impressionné. Je voulais être comme eux. Au final, mon jeu se rapproche un peu plus de George Moala pour le côté percutant.
Vous citez beaucoup de Néo-Zélandais… Vous vouliez être un All Black ?
(rire) Non, pas du tout. C’est juste que mon père aimait bien la Nouvelle-Zélande et notre culture a fait que je regardais beaucoup les All Blacks. Ça m’a plus marqué que l’équipe de France.
Justement, l’équipe de France… Est-ce un objectif ? Dans le coin de votre tête ?
Non. Mon objectif en venant ici, c’était surtout de retrouver ma confiance et de la liberté dans mon jeu. Et ça, je l’ai retrouvé. En tant que compétiteur, en réalisant une bonne saison, tu sais que tu peux espérer être dans les petits papiers parce que le staff du XV de France te regarde un peu plus. Pour l’instant, mon objectif est de permettre au Stade Français de rester dans le top 4 et pourquoi pas faire encore mieux. Je me dois, sur le plan personnel, de gagner encore plus en confiance, être encore plus actif et présent sur le terrain pour mes coéquipiers. Si l’équipe de France me regarde, m’apprécie et m’appelle, ce sera un pur bonheur, bien évidemment.
Vous avez été formé à Brive. Continuez-vous à suivre le club ?
Bien sûr ! Brive m’a vu grandir jusqu’à mes 16 ans. J’y ai tout fait, tous mes copains sont là-bas, ma mère y habite encore et mon frère aussi. Je n’y redescends pas souvent mais c’est un club que je regarde chaque week-end quand ils jouent. Je suis attentif à ce qu’ils font, à ce qui se passe là-bas. Brive reste mon club de naissance et de cœur.
Vous êtes quelqu’un de décontracté. N’avez-vous toutefois pas une pression avant d’entrer sur le terrain ?
Non, je ne suis pas stressé du tout. Dans les 5 dernières minutes avant le coup d’envoi, lorsqu’on enfile le maillot, la pression commence à monter. C’est normal. Et après, dès que le coup d’envoi est tapé, je suis tellement concentré sur les premières minutes que j’oublie le stress.
Avez-vous une musique ou un rituel avant de jouer ?
J’ai des musiques, oui, mais je ne pourrais pas les citer sinon je devrais les enlever de ma playlist (sourire). Oui, dans le bus j’aime bien être dans ma bulle et écouter des chansons. Je me rappelle quelques mantras que je me suis fixés. C’est mon rituel. Avant le match, je scotche un strap sur mon poignet et j’y écris des choses dessus.

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