Sur les pelouses, Thibaut Lesparre grondait ses avants. Le Dacquois commandait aussi ses coéquipiers et organisait le jeu. En dehors, le Dacquois changeait de registre. Blagues bien trouvées – ou non – et chambrage permanent , l’ancien demi de mêlée savait tout faire.

Désormais, le trentenaire a changé de terrain de jeu. Les costumes ont remplacé le maillot et le short. Lesparre jongle désormais entre cinéma, théâtre et comédie. Il a d’ailleurs finalisé son premier court-métrage appelé « La Rampe ». Un travail de longue haleine.

Pour It’s Rugby, l’ex-rugbyman revient sur sa carrière professionnelle contrastée, entre joies et déceptions. Il évoque également son admiration pour l’ancien sélectionneur de l’équipe de France à 7 Jérôme Daret et raconte son nouveau quotidien. Sans oublier son expérience rugbystique et inoubliable à Saint-Denis, son amour pour la scène et son adoration pour un certain Philippe Guillard.

IT’S RUGBY. – Comment te présenterais-tu ?


THIBAUT LESPARRE :
Comme un gars du Sud-Ouest, aujourd’hui exilé à Paris (sourire). J’ai été rugbyman professionnel. Je travaille dans la production cinéma et la production théâtre. Je suis aussi comédien. Là, j’ai terminé mon premier court-métrage en tant que réalisateur. Il va bientôt partir en festival. Il s’appelle « La Rampe ». Aujourd’hui, je commence à vraiment entrer dans le grand bain et à faire de tout ça mon métier. Je suis à Paris depuis six ou sept ans. Je suis en train de m’installer. Les rémunérations commencent à arriver. Donc oui, je peux dire que ma transition est terminée.

Justement, comment s’est passé cet exil à Paris ?
Je voulais passer à autre chose. Je revenais des États-Unis et j’avais pris la décision d’arrêter le rugby. Sauf que je reçois un appel d’un entraîneur de Saint-Denis, au nord de Paris. Je me dis : pourquoi pas ? Je réponds à l’appel parce que c’est un mec qui m’avait été présenté par quelqu’un avec qui je jouais à l’université à Pau. Il me demande si ça m’intéresse de jouer au rugby là-bas. Je lui réponds que non, pas du tout. Je veux passer à autre chose. J’ai d’autres idées en tête. C’est très clair dans mon esprit. Je voulais changer de métier. Il me propose un petit salaire. Puis je me rends compte qu’il y a pas mal de mecs du Sud-Ouest. Je me mets à réfléchir, et je me dis : ‘ne sois pas idiot’. Tu arrives dans une nouvelle ville, ça peut peut-être te créer un réseau.

Je fais une première année et ça se passe super bien malgré le Covid. Je fais une deuxième année, parce qu’on monte en Fédérale 1. A cette époque, la Nationale n’existait pas. Au final, je me retrouve dans une équipe avec de l’ambition et des enjeux, alors qu’au départ je ne voulais plus de ça.

Et ensuite ?
J’ai décidé d’arrêter. Je me suis mis à entraîner une équipe FFSE (Fédération Française du Sport d’Entreprise). Elle était liée à Sainte-Denis et s’appelait les Nawak. C’étaient d’anciens de l’école de commerce de l’ESSEC. J’ai dit que j’avais des diplômes d’entraîneur. Je me suis dit que ça me laissait un pied dans le rugby, sans jouer. Le groupe était énorme. On fait une demi-finale, tout se passe bien. Puis j’ai de nouveau arrêté parce qu’en parallèle, j’étais directeur de restaurant afin de me payer les cours Florent. J’avais trois restaurants à gérer, les cours Florent et le rugby. Ça faisait beaucoup. À un moment donné, il faut assumer le fait de prendre une direction. Je ne peux pas tout faire. Donc j’arrête le rugby. Et là, je reçois un coup de téléphone d’un mec qui m’appelle : “Oui, on est une équipe de la Fédération Française du Sport d’Entreprise, on cherche un entraîneur.” Les gars, ça fait quatre ans que j’essaie d’arrêter (rire). Franchement, ça ne m’intéresse pas. C’est un joueur de la première équipe que j’avais entraînée qui a transmis mon contact.

On commence le repas à midi et on finit à deux heures du matin, complètement rôtis. Très vite, on devient amis. Ces mecs-là sont des producteurs de cinéma. Leur équipe s’appelle le XV de la Pelloche. Je les entraîne depuis trois ans maintenant. Aujourd’hui, on est une association de 200 personnes issues du monde du cinéma, à savoir techniciens, distributeurs, producteurs, comédiens ou encore réalisateurs. Ça permet d’ouvrir son carnet d’adresses et de rencontrer énormément de gens dans de bonnes conditions, en partageant un peu de rugby et des apéritifs. Dans cette association, ils mettent aussi en place des choses pour aider les adhérents. Il y a notamment un dispositif qu’ils ont créé, qui s’appelle Rencontre à XV. C’est un comité de 12 personnes : producteurs, distributeurs, scénaristes, réalisateurs. Ils étudient les projets des adhérents qu’ils estiment investis dans l’association et à qui ils pourraient donner un coup de main. Je leur ai fait lire un scénario que j’avais écrit à côté, en autodidacte. J’ai acheté des livres là-dessus. Je me suis renseigné. J’ai fait lire mon texte à des scénaristes qui m’ont donné des cours. Il n’était pas parfait quand je leur ai fait lire mais je le savais. Quand ils l’ont lu, il y a eu un déclic. Ils ont aimé ce que j’avais fait, dans le sens où j’arrive de nulle part. Souvent, les gens proposent des scénarios sur le rugby, mais ça peut vite paraître bateau. Moi, j’ai essayé d’écrire une histoire originale, qui me touche aussi. Et ça leur a plu.

Est-ce comme ça que tu as pu te lancer ?
Oui, à la suite de ça, je me suis associé et j’ai créé ma boîte de production cinéma avec trois grands noms du cinéma. Il y a d’abord Benoît Quainon, des Film du Worso. Il a produit un film qui a fait l’ouverture du Festival de Cannes l’année dernière. Il y a aussi Pierre Mazars, qui travaille dans une grande boîte de vente internationale de films : Charades. Il a eu un Oscar avec un film qu’il a vendu. Donc lui aussi est bien en place. Et puis il y a Thierry de Courcelle, qui est à la retraite mais qui a été responsable des acquisitions chez UGC. Donc lui aussi est très solide. Ces mecs-là m’aiguillent. C’est super. Ils font ça par amitié, pas du tout par intérêt. On est quatre, et le cinquième associé, c’est Olivier Klemenczak. Il joue à Pau bien sûr mais c’est un fan de cinéma et de théâtre. Il allait souvent à Paris, notamment lorsqu’il jouait au Racing 92. Je lui ai présenté le projet et il a été séduit.

Cela n'a étonné personne quand Jérôme Daret a été élu meilleur entraîneur du monde. Logique, ça fait 10 ans qu'il doit avoir ce prix-là ! Il me connaît depuis que je suis tout petit. Je l'ai vu en tant que joueur, je l'ai vu en tant qu'entraîneur. Il m'a pris sous son aile, comme il le fait avec plein de gens d'ailleurs. Il m'a guidé en tant que rugbyman mais surtout en tant qu'homme

Le rugby occupait une grande place dans ta vie mais tu as décidé de le plaquer…
Mon parcours dans le rugby est particulier. Déjà, je ne suis pas naïf. A 16 ans et même si on en rêve, on sait très bien que devenir rugbyman professionnel, c’est une chance sur je ne sais combien. La différence, c’est qu’à Dax, on avait Jérôme Daret. Il s’occupait du centre de formation. Et le taux de réussite du centre de formation du club était exceptionnelle sous sa houlette. On faisait des réunions au centre de formation, où des gens nous expliquaient la fameuse notion de double projet. Jérôme menait ça remarquablement bien. Cela n’est jamais tombé dans l’oreille d’un sourd avec moi. J’ai continué à côté du rugby. J’ai eu un DEJEPS d’entraîneur et aussi un DUT technique de commercialisation. J’ai toujours voulu garder une porte ouverte. Je me suis dit que le rugby ne serait peut-être pas toute ma vie.

Thibaut Lesparre compte 55 matches en Pro D2 avec Dax. Photo : Icon Sport.

Tu évoques Jérôme Daret. A quel point a-t-il été important dans ton parcours ?
Il a été et c’est toujours mon mentor. Cela n’a étonné personne quand il a été élu meilleur entraîneur du monde. Logique, ça fait 10 ans qu’il doit avoir ce prix-là ! Il me connaît depuis que je suis tout petit. Je l’ai vu en tant que joueur, je l’ai vu en tant qu’entraîneur. Il m’a pris sous son aile, comme il le fait avec plein de gens d’ailleurs. Il m’a guidé en tant que rugbyman mais surtout en tant qu’homme. Quand j’ai voulu partir aux Etats-Unis, il m’a tout de suite mis en relation avec un Dacquois exilé là-bas. Il est toujours derrière les gens qu’il apprécie. Si j’ai été professionnel, c’est grâce à lui. C’est un exemple.

Il t’a notamment accompagné lorsque tu as dû changer de poste…
Mon parcours est lui aussi particulier. Jusqu’à mes 18 ans, je jouais troisième ligne. Puis je fais une sélection, un stage à Cahors avec l’équipe de France. Tout se passe hyper bien, je fais un super match, je suis noté. Je me souviens que le directeur du pôle espoirs de Bayonne était venu voir mon père pour lui dire qu’on était passé à côté et qu’il était désolé. Je suis en équipe d’Aquitaine en troisième ligne, on est champions de France. Vraiment, tout se passe hyper bien. Après ce match-là, je suis très confiant. On me dit que j’ai été noté. Et puis on vient me voir pour me dire : “Écoute Thibaut, il faut qu’on te parle. Tu ne vas pas être pris en équipe de France pour jouer les Six Nations.” Déjà, c’est dur. Mais en plus, on va me changer de poste. On me dit que je vais passer demi de mêlée. Jérôme avait répondu : “Moi, je m’en occupe, on va le faire jouer à ce poste.” Je devais apprendre à faire des passes, ce que je ne savais absolument pas faire (sourire). Je me souviens que Jérôme m’accompagnait énormément. Il me soutenait en me disant qu’il a l’impression d’être le seul à croire en moi. Moi-même, je n’y croyais pas vraiment.

Comment s’est passée la fin de ta carrière professionnelle ?
Le premier à m’avoir fait confiance et jouer en équipe première à Dax, c’est David Darricarrère. Ensuite, ça explose au sein du club. Jérôme Daret part avec l’équipe de France à 7 et Richard Dourthe est viré. Ils me faisaient confiance. Ils acceptaient mes erreurs, jouaient sur mes forces et me faisaient travailler mes faiblesses. Malheureusement, de nouveaux coachs arrivent et n’ont pas le temps de former. Ce sont des coachs de Pro D2. Ils veulent du résultat et font venir de nouveaux joueurs. En fait, j’arrête ma formation parce que le contexte était très particulier. Je deviens alors ce que je suis : un demi de mêlée moyen dans une équipe moyenne de Pro D2. Je vois une capacité d’évolution très faible. Je me dis que si je ne joue pas assez, ce n’est pas bon. Je me demande aussi si j’aime le rugby au point de partir en Fédérale 1, à l’autre bout de la France. Je n’en suis pas sûr non plus. Plus le temps passe, moins j’y crois. Finalement, je décide d’arrêter. On descend et Benoît August me dit de rester. J’étais ok. Sauf que je ne m’entends pas du tout avec l’entraîneur qui arrive. Avec le recul, je sais que c’était uniquement de ma faute. C’était moi qui ne voulais plus de rugby. Donc je ne voyais que les défauts. Bon après, il n’est pas resté au club. J’avais aussi un peu raison.

Au bout d’un moment, j’ai dit stop. Je joue au rugby, je suis payé pour ça et ça se passe très bien. Là, on est très mal payés, il faut le dire. Pour l’anecdote me souviens qu’un journaliste de Canal +, je crois que c’était Guilhem Garrigues, croise Richard Dourthe un jour et lui dit : “Punaise, tu as la charnière la moins chère de Pro D2.” C’était Ilian Perraux et moi. J’étais en train de m’enterrer dans le sud-ouest. Je commenais à vieillir, j’avais 26 ans à l’époque. Je me dis qu’il faut prendre une décision. J’ai donc décidé de faire ce que j’avais envie de faire. Je suis parti faire un voyage aux États-Unis et ça m’a libéré. Je suis sorti de cette bulle rugbystique.

La première fois que j'ai mis les pieds sur scène, le manque du rugby a été immédiatement remplacé par le jeu et par l'adrénaline. Il y a énormément de liens entre le théâtre et le rugby, c’est incroyable. Entre l’entraînement et les répétitions, le lien entre le public et les spectateurs, le jeu, le fait de se répondre

Puis le théâtre est entré dans ta vie…
En rentrant, j’ai fait un stage aux cours Florent. La première fois que j’ai mis les pieds sur scène, le manque du rugby a été immédiatement remplacé par le jeu et par l’adrénaline. Il y a énormément de liens entre le théâtre et le rugby, c’est incroyable. Entre l’entraînement et les répétitions, le lien entre le public et les spectateurs, le jeu, le fait de se répondre… Ce lien est plus fort qu’on ne l’imagine. Je me suis donc retrouvé à 26 ans à partir puis à me retrouver aux cours Florent à 27 ans, avec des jeunes qui avaient 19 ans. Il a fallu faire avec. D’ailleurs, ils ont apporté énormément d’énergie. C’était un côté très enrichissant, très cool. Et ça m’a aidé aussi.

Dans ton parcours, un certain Philippe Guillard a aussi été important…
Philippe, c’est une belle rencontre. Un jour, en deuxième année aux cours Florent, Olivier Gleveo, le président de Saint-Denis, m’appelle pour me faire une blague. Il me dit qu’il a vu passer un truc comme quoi Philippe Guillard a envoyé dans plein de clubs de la région parisienne un appel à casting. Il me renvoie ça, avec une photo, en mode : “T’as qu’à y aller.” Je me suis dit qu’il fallait que je le fasse sauf que mon premier réflexe a été d’appeler Richard Dourthe. J’étais au café et je lui demande s’il est pote avec Philippe Guillard. Il me répond que oui, bien sûr. Je lui dis qu’il fait un casting pour un film et que s’il peut se renseigner, c’est avec plaisir. Il me dit de ne pas bouger, qu’il l’appelle et qu’il me rappelle. Je n’ai même pas fini mon café que Richard me rappelle en me disant que sa directrice de casting va m’appeler. Voilà où mène le rugby. J’étais partagé entre l’idée de laisser complètement le rugby de côté et le fait de me rendre compte qu’il m’amène énormément de choses. J’ai passé le casting, j’ai rencontré Philippe.

Malheureusement, je suis arrivé un peu tard, le casting était déjà fait. Je ne pouvais donc pas être pris dans le film. Mais il m’avait gardé en attente, au cas où quelqu’un se désisterait. Comme il n’y a pas eu de désistement, il m’a dit : “Tu viens quand même.” Et là, j’ai trouvé ça génial. Il m’a offert dix-sept jours de tournage. J’ai vécu une expérience de fou. Il m’a mis avec les comédiens comme si je l’étais. J’ai rencontré Philippe comme ça. C’est lui qui m’a mis le premier pied dans le cinéma. Et maintenant, il est devenu parrain du XV de la Pelloche. Ce mec a été champion de France de rugby en tant que joueur et maintenant il a fait cinq films. Bien sûr que je m’inspire d’un mec comme ça.

Tu as toujours aimé faire rire, non ?
(Sourire) J’adore faire le pitre. Mais entre faire le pitre avec les copains et le faire sur scène, c’est différent. Je travaille avec des gens qui font rire une salle entière. Il faut en avoir des « cojones » ! Quand j’ai dit que j’arrêtais le rugby pour être comédien, certains m’ont dit : “Tu ne vas pas arrêter le rugby à 26 ans Thibaut ! C’est le rêve d’un gamin, tu ne peux pas faire ça.” D’autres m’ont dit : “Bon, ça ne m’étonne pas de toi.” Cela m’a fait plaisir.

J'aurais aimé réagir un peu avant, en me disant que je n’étais vraiment plus à ma place. Après, ça fait partie du chemin. Moi, je suis passé par une phase pas facile. Une sorte de dépression. Le mot est galvaudé, certains n’osent pas le dire. J’ai dû attendre d’être vraiment très bas pour me dire que je n’avais plus le choix

En regardant dans le rétroviseur, as-tu des regrets ?
Rugbystiquement parlant, oui. J’aurais aimé réagir un peu avant, en me disant que je n’étais vraiment plus à ma place. Après, ça fait partie du chemin. Moi, je suis passé par une phase pas facile. Une sorte de dépression. Le mot est galvaudé, certains n’osent pas le dire. J’ai dû attendre d’être vraiment très bas pour me dire que je n’avais plus le choix. Voilà mon regret. Récemment, avec le temps, je me suis remis à entraîner et j’adore ça, ça se passe très bien. On m’a proposé des petits postes ici et là. Ah si, il y a quand même un autre regret. Celui de ne pas avoir fait partie de cette équipe de Dax avec Jeff Dubois lorsque le club est remonté en Pro D2.

Ton expérience rugbystique à Saint-Denis t’a réconcilié avec le rugby, finalement…
Je vais être très honnête, j’ai été complètement dégoûté. Je ne voulais plus entendre parler de rugby, je ne voulais plus toucher un ballon. J’en avais marre. A Saint-Denis, quand je suis arrivé, l’équipe était partagée. La moitié, c’étaient des Noirs et des Arabes de cité. Les autres étaient des mecs blancs du sud-ouest. Mais tout était incroyable. On était tous potes. On défend cette mixité. J’ai rencontré des gens que je n’avais jamais rencontrés. Tu te rends compte que j’ai beaucoup plus de liens avec un mec d’une cité de Saint-Denis que d’un mec du 16ème arrondissement de Paris. On n’a pas forcément eu des moyens énormes. On s’est retrouvé autour du rugby. On a défendu le même maillot.