Le vent descend des hauts et fait frissonner les poteaux blancs. À Saint-Paul, la pelouse du stade porte encore les traces d’un entraînement du matin, un stage pour les jeunes. Quelques ballons traînent, l’odeur de la terre sèche flotte dans l’air. Au bord du terrain, Domitille lace ses crampons. Elle sourit quand on lui pose la question.

« Au début, on nous regarde comme si on s’était trompées de sport. »

Elle a 13 ans, tout juste, une carrure plutôt solide et le regard franc. Le rugby, elle l’a découvert presque par hasard, en suivant un cousin à l’entraînement. Depuis, impossible de s’en passer. Les plaquages, la boue, les troisièmes mi-temps. Tout.

Mais il y a aussi les remarques.

« À l’école on me disait souvent que c’était un sport de garçons. On nous disait d’aller faire de la danse. Certains pensaient qu’on allait se blesser ou qu’on ne serait pas assez fortes« , confie-t-elle.

20% de femmes licenciées à La Réunion

À quelques mètres, Sasha et Maëlle éclatent de rire. Elles connaissent la chanson.

Sur le terrain, pourtant, rien ne distingue leurs charges de celles des garçons. Les épaules se baissent, les impacts claquent, la ligne d’avantage se gagne centimètre par centimètre.

Le rugby reste un territoire majoritairement masculin. En France, les femmes représentent encore une minorité des licenciés. Elles étaient un peu plus de 15 % en 2021, environ 26 % aujourd’hui, même si la progression est constante depuis vingt ans.

Tout est fait pour faire bouger les lignes »

À La Réunion, la proportion est plus faible encore. À peine un peu plus de un cinquième des licenciés. Un chiffre qui dit beaucoup. « Mais tout est fait pour faire bouger les lignes », dira plus tard le président de la ligue de rugby de La Réunion, Jean-Michel Piron.

Maëlle s’assoit sur un ballon, les coudes posés sur les genoux. « Quand on arrive dans un club, on sent parfois qu’il faut prouver deux fois plus. » Prouver qu’on sait plaquer. Prouver qu’on comprend le jeu. Prouver qu’on mérite d’être là. Car ici, la culture est encore différente. Plus « marquée« .

L’histoire du rugby féminin en France est récente. Les premières compétitions structurées apparaissent seulement dans les années 1970. Longtemps, les joueuses ont évolué dans l’ombre des clubs masculins, avec peu de moyens et presque aucune visibilité.

Aujourd’hui encore, la professionnalisation reste limitée. Seules quelques internationales disposent d’un véritable contrat. La plupart cumulent études, travail et entraînements.

Sur l’île, l’écart est encore plus visible.

Un sport qui casse pourtant de nombreux clichés

Domitille raconte les déplacements en covoiturage, les terrains partagés, les entraînements tardifs. « Mais ce n’est pas une plainte. On sait pourquoi on joue.« 

Le rugby, disent-elles, est une école. Une école de solidarité. Une école de caractère.

Sasha, la troisième du groupe d’inséparables lors de ce stage, se relève et attrape un ballon. Elle le fait tourner entre ses mains comme un objet familier. « Ce sport casse beaucoup de clichés. Quand les gens nous voient jouer, ils changent d’avis. »

Société davantage sexiste ?

Car la question dépasse le simple terrain. En France, plusieurs rapports récents alertent sur une remontée des discours masculinistes et des stéréotypes de genre dans la société. Près d’un quart de la population adhérerait encore à des formes de sexisme dites paternalistes, associant les femmes à des rôles domestiques ou secondaires.

Le sport n’échappe pas à ces représentations. Le rugby, peut-être plus que d’autres.

Parce qu’il porte une culture ancienne de la virilité. Parce qu’il valorise la puissance, le combat, la fraternité d’équipe. Des valeurs longtemps réservées aux hommes.

Mais sur le terrain de Saint-Paul, ces codes changent doucement.

« On veut juste jouer »

Maëlle se souvient de son premier essai. « J’ai senti que j’avais ma place. Pas comme une fille qui joue au rugby. Comme une joueuse de rugby. » Mature, non ?

La nuance est essentielle.

Le soleil descend sur l’océan Indien et la lumière devient plus douce. Les filles reprennent l’entraînement, dans un flot de garçons. Les passes s’enchaînent, rapides, précises.

Le rugby n’est peut-être pas sexiste par nature. Mais il reste un monde qui se transforme lentement.

À chaque plaquage, à chaque mêlée, à chaque essai. Et sur ce terrain de Saint-Paul, Domitille résume tout en une phrase. « On ne veut pas prouver que les filles peuvent jouer au rugby. On veut juste jouer.«