Quels sont vos premiers souvenirs de Coupe d’Europe, avant même d’y participer ?

Mes premiers souvenirs, c’est 1996. La première Coupe d’Europe, les images à Cardiff, le trophée levé… ça a marqué toute une génération. Moi j’étais jeune, dans le Sud-Ouest, et voir ces images-là, c’était quelque chose de très fort. Ensuite il y a eu les grandes équipes comme le Stade Toulousain qui dominaient, donc forcément ça donnait envie. C’était un peu le sommet du rugby de clubs à l’époque, quelque chose d’assez mythique. Tu avais cette impression que tout se jouait là, sur ces matchs-là, avec une intensité que tu ne retrouvais nulle part ailleurs.

Et quand vous la découvrez avec le Biarritz Olympique ?

Quand j’arrive à Biarritz en 2002, je découvre vraiment la Coupe d’Europe de l’intérieur, et là tout est différent. Les déplacements, déjà. Tu pars au Pays de Galles, en Angleterre, en Écosse, en Italie… ce n’est pas le Top 14. Il y a une ouverture, une forme d’excitation. Et même des détails tout bêtes. Le ballon, par exemple. Il était différent, un peu plus rond, presque comme un ballon de foot. Je me souviens qu’avec Dimitri Yachvili et Damien Traille, on en parlait souvent, parce qu’il flottait un peu dans les airs après un jeu au pied, il fallait s’adapter. Ça peut paraître anecdotique, mais ça résume bien l’esprit. En Coupe d’Europe, tout changeait. L’ambiance, la préparation, les voyages, les horaires parfois compliqués, les longs trajets… c’était une autre dimension, une autre manière d’aborder le rugby.

Qu’est-ce qui rendait cette compétition si particulière à vos yeux ?

C’était l’irrationnel. Tu pouvais tout préparer, tout analyser, mais il y avait toujours quelque chose qui échappait. Je me souviens de matchs complètement fous. Des scénarios improbables. Une demi-finale perdue à la dernière seconde au Parc des Princes contre le Stade Français et un essai de Dominici, un match gagné avec un écart énorme contre Cardiff, où on marque 15 essais… Il y avait toujours ce moment où tout basculait. Et surtout, le niveau. Quand tu arrivais en Coupe d’Europe, tout allait plus vite. Le rythme, l’impact, la précision. Les équipes irlandaises, galloises, écossaises mettaient tout sur cette compétition. C’était leur priorité. Quand on revenait ensuite en Top 14, on avait l’impression que tout était plus simple, parce qu’on avait monté le curseur. On avait pris ce rythme-là, cette intensité-là, et ça faisait la différence.

Vous avez disputé deux finales, en 2006 et 2010. Laquelle vous a le plus marqué ?

2006, sans hésiter. La finale à Cardiff contre le Munster Rugby. On joue dans un stade fermé, avec 71.000 supporters irlandais. Quand on arrive, il y a une marée humaine. C’était hostile, clairement. Tu avais des écrans géants dans toute la ville, notamment à Limerick, qui retransmettaient le match. Tu sentais que tout un peuple vivait pour ça. Pour eux, c’était vital de gagner. Pour nous, c’était notre première finale. On perd de quatre points, mais l’ambiance… c’est indescriptible. Le toit fermé, le bruit, la pression… c’est probablement ce que j’ai vécu de plus fort en termes d’émotions sur un terrain. Tu te retrouves dans quelque chose qui te dépasse complètement. Ce jour là, à Cardiff, on était 15 contre 71.000.

Il y a aussi ces matchs délocalisés en Espagne, à Anoeta…

Oui, ça c’était incroyable aussi. On a été parmi les premiers à jouer là-bas. Pour nous, c’était une fête. On pouvait faire venir nos familles, nos proches. Il y avait une ambiance complètement différente, presque festive sur plusieurs jours. C’était une manière aussi d’ouvrir la compétition, de tester de nouvelles choses. Et tu sentais déjà que la Coupe d’Europe cherchait à évoluer, à sortir de ses cadres traditionnels. Mais à l’époque, ça restait encore très ancré dans l’histoire européenne, dans les rivalités entre clubs.

Vous évoquez souvent les adversaires. Certains vous ont marqué plus que d’autres ?

Oui, forcément. Je pense à des équipes comme Sale, avec Sébastien Chabal, ou à des joueurs comme Jason Robinson. Lui, c’était un cauchemar à défendre. Un joueur électrique, très rapide, un peu comme Kolbe aujourd’hui. À chaque match, c’était un défi. Et moi, souvent, j’étais celui qui devait le prendre. Donc tu te préparais différemment, mentalement et physiquement. Mais c’est aussi ça qui était stimulant. Tu jouais contre les meilleurs joueurs européens, parfois les meilleurs du monde. Et ça te poussait à élever ton niveau.

On sent aussi que l’expérience collective comptait énormément…

Oui, complètement. En 2010 par exemple, on fait une finale alors qu’on n’est pas forcément bien en Top 14. Mais on a l’expérience. On connaît la compétition. On sait gérer ces moments-là. Moi cette année-là, je reviens de blessure, huit mois d’arrêt, et je joue seulement trois matchs… quart, demi, finale. Ce n’est pas idéal, clairement. Tu sens que le rythme est différent, que tu dois t’adapter très vite. Mais c’est aussi ça la Coupe d’Europe. Elle te met face à tes limites, et tu dois trouver des solutions rapidement.

Avec le recul, la Coupe d’Europe a-t-elle perdu de sa magie ?

Oui, clairement. On est passé sur un sport business. Avant, il y avait une vraie quête sportive. Aujourd’hui, il y a une logique économique derrière, avec les droits télé, les marchés à capter. L’arrivée des équipes sud-africaines, par exemple, elle est liée à ça. Mais pour moi, ça dénature la compétition. Ce n’est plus vraiment une Coupe d’Europe, même si on continue à l’appeler comme ça.

Pourquoi selon vous ça fonctionne moins bien aujourd’hui ?

Parce que tout le monde ne joue pas le jeu. Les Sud-Africains, par exemple, ils n’ont pas de culture du rugby européen. Je suis allé voir un match à Cape Town, il y avait 5.000 personnes dans le stade. Aucun intérêt pour eux. Leur rivalité, c’est avec la Nouvelle-Zélande. Même dans les écoles de rugby là-bas, les gamins ne connaissent pas les clubs français. C’est assez frappant. Donc forcément, ça ne prend pas. Et derrière, les clubs français commencent aussi à faire des choix, parce que le calendrier est trop chargé, qu’il y a la pression du maintien ou du Top 14, et que le risque économique est trop important.

Peut-on dire que la Coupe d’Europe est morte ?

Non, elle n’est pas morte. L’histoire est toujours là. Tu as toujours des grands clubs, des grandes affiches. Mais elle a perdu en valeur. Avant, gagner la Coupe d’Europe, c’était un objectif majeur. Pour nous, à Biarritz, c’était clair, on voulait la gagner. Aujourd’hui, ce n’est plus forcément la priorité. Le Brennus a pris encore plus d’importance. Et puis le format, le calendrier, tout ça a évolué. Trop de matchs, pas assez de lisibilité, une compétition qui a perdu un peu de son identité.

Malgré tout, que retenez-vous de cette période ?

Que c’était unique. Vraiment. Une compétition à part. Une aventure humaine et sportive exceptionnelle. La Coupe d’Europe, à cette époque-là, c’était quelque chose que tu ne pouvais pas reproduire ailleurs. Une intensité, une atmosphère, des souvenirs… qui restent à vie. Et surtout, cette sensation de jouer quelque chose de plus grand que le championnat. Quelque chose qui te pousse à te dépasser, à aller chercher des ressources que tu ne trouves pas ailleurs. C’est ça, pour moi, la vraie Coupe d’Europe.