Sa parole est rare dans les médias. Très rare, même. Gilles Allou fait partie de ceux qui préfèrent l’ombre à la lumière. Cette fois-ci pourtant, le préparateur physique du RCT s’est livré à coeur ouvert pour It’s Rugby. Avec toute sa simplicité, son franc-parler et ses souvenirs mémorables.
Au club depuis 1997, Allou (70 ans) nous confie également arrêter sa mission à l’issue de cette saison. Du moins, il ne travaillera plus à plein temps. Car son amour pour le club varois est plus fort que tout. Pour nous, le natif de Nogent-sur-Marne revient sur son histoire à Toulon et évoque également ses souvenirs avec certains des plus grands joueurs de la planète ovale.
IT’S RUGBY. – Vous êtes quelqu’un de très discret dans le paysage médiatique. Est-ce un choix ou simplement votre personnalité ?
GILLES ALLOU : C’est ma personnalité. Je suis assez réservé. Je ne fais que mon travail et j’aime bien rester discret. C’est une façon d’être. Cela me convient.
Pouvez-vous nous raconter comment a commencé votre histoire avec le RCT ?
Tout gamin, je suivais le club comme spectateur, à l’école primaire notamment puis au collège. À partir du lycée, je côtoyais beaucoup de joueurs de l’époque. J’allais les voir jouer et j’ai sympathisé avec eux. Par la suite, j’ai ouvert un centre de remise en forme. À cette époque, les installations du RCT n’étaient pas terribles. Les joueurs venaient donc souvent faire leur récupération ou leurs séances de musculation chez moi. De fil en aiguille, on m’a demandé si ça m’intéressait de m’occuper de la préparation physique des jeunes. J’ai dit oui. C’est comme ça que j’ai mis un pied dans la préparation physique au RCT, autour de l’année 1997.
Êtes-vous originaire de Toulon ?
Je suis né à Nogent-sur-Marne, mais mon père était dans la marine. Il a été muté à Toulon et je suis arrivé ici à l’âge de 2 ans. Ça fait maintenant 68 ans que j’y vis. On peut dire que je suis Toulonnais, oui (sourire).
Avez-vous joué au rugby ?
Très peu. En sport, je faisais surtout de l’athlétisme et notamment de la vitesse, du relais et du disque. Avant de démarrer comme préparateur physique, j’étais déjà dans le milieu du sport. J’ai joué un peu au rugby à Toulon, en Nationale B2, principalement pour découvrir les contraintes réelles de ce sport. C’était pour le plaisir et la découverte mais jamais à haut niveau.

Auriez-vous pu imaginer une telle carrière professionnelle ?
Jamais. Au départ, j’avais déjà une occupation professionnelle avec mon centre de remise en forme. Je suis venu au RCT pour découvrir, pour me faire plaisir mais ce n’était pas un travail à plein temps. Petit à petit, je suis arrivé en équipe première et on m’a proposé un poste à temps complet. C’est comme ça que ça s’est fait. Je n’aurais jamais imaginé passer 29 ans comme préparateur physique au RCT et vivre tout ce que j’ai vécu.
Vous avez 70 ans. Il y a très peu de cas comme le vôtre dans le rugby professionnel. N’avez-vous pas songer à arrêter ?
Si, justement. J’arrête à la fin de la saison. Le 1er juillet 2026, je serai un jeune vieux retraité (sourire).
Vous n’avez pas peur de la retraite ?
Ce n’est pas de la peur mais je me pose quelques questions. Ce ne sera pas un arrêt brutal non plus. Je pense que je viendrai toujours voir l’équipe, le staff et les joueurs. Peut-être que je m’occuperai ponctuellement de la réathlétisation des jeunes si on fait appel à moi. Il n’y a pas d’appréhension. À un moment, il faut s’arrêter !
J'ai eu la chance de tout connaître avec le RCT. Rien qu'au niveau des installations, le changement a été considérable. Quand je pense que les joueurs venaient s'entraîner chez moi parce qu'il n'y avait rien de disponible ici à l'époque... Alors que maintenant, on a l'un des plus beaux centres du Top 14. C'est magnifique
Vous n’aviez jamais songé à arrêter avant ?
J’ai eu la chance de tout connaître avec le RCT. Rien qu’au niveau des installations, le changement a été considérable. Quand je pense que les joueurs venaient s’entraîner chez moi parce qu’il n’y avait rien de disponible ici à l’époque… Alors que maintenant, on a l’un des plus beaux centres du Top 14. C’est magnifique. Et puis, comme cadre de travail, il y a pire que Toulon. C’est peut-être pour ça que j’ai travaillé aussi longtemps ici.
Vous avez vécu toutes les évolutions du jeu et des physiques des joueurs. Comment vous êtes-vous adapté ?
Ça a été assez facile. Il y a eu beaucoup de turnover dans la préparation physique et nous avons toujours eu des directeurs de la performance très intéressants et novateurs. J’avais la formation à domicile, en quelque sorte. Sur toutes ces années, j’ai énormément appris. J’ai vu beaucoup de changements et d’améliorations dans les physiques et les profils des joueurs. J’ai eu la chance de suivre tout ça.
Les technologies ont aussi beaucoup évolué ?
Oui, considérablement. Je m’occupe plus particulièrement de la réathlétisation, c’est-à-dire du passage entre la prise en charge médicale après une blessure et le retour au rugby. Les joueurs ont besoin de se réadapter et de retrouver leurs performances athlétiques avant de rejouer. Au départ, on travaillait avec l’expérience et le ressenti. Maintenant, on a des outils qui facilitent énormément les choses. Les joueurs dont je m’occupe sont équipés d’un GPS. J’ai un iPad et une antenne qui me permettent d’avoir en direct toutes les informations dont j’ai besoin pendant une séance : la vitesse, les accélérations… Ce sont des outils très importants qui n’existaient pas du tout quand j’ai commencé en 1997.
Êtes-vous encore impressionné par les performances physiques des joueurs ?
Impressionné, non. Ça fait partie des exigences du haut niveau. Quand on joue en Top 14, on peut être éligible pour une équipe nationale. Cela signifie qu’on est capable d’assurer des performances hors normes. À force de côtoyer ce genre de performances depuis des années, ce n’est plus une surprise. Ce n’est pas devenu une routine, mais ça fait partie du fonctionnement. Les joueurs qui évoluent à ce niveau ont forcément des capacités physiques exceptionnelles.
À Toulon, l’atmosphère est énorme. Et parfois volcanique. Tout n’a pas été rose dans le parcours du club. Avez-vous, vous aussi, subi ces secousses et les changements d’entraîneurs ?
Subir… Pas vraiment. Au bout d’un certain temps, on se rend compte que ça fait partie du fonctionnement et du jeu. Les hauts, les bas, la descente en Pro D2, la remontée en Top 14, la redescente, puis la remontée… Et puis la période extraordinaire avec Mourad Boudjellal, les joueurs exceptionnels que l’on avait… Maintenant, il y a des nouveautés avec un nouveau président, un nouveau centre. Tout se remet en place. L’ambiance de travail est vraiment bonne.
Tana Umaga et Jonny Wilkinson étaient fabuleux. Leur rigueur, leur disponibilité pour les supporters, leur gentillesse, leur professionnalisme... Beaucoup m'ont marqué mais eux sont à part
Vous avez connu énormément de joueurs. Y en a-t-il un qui vous a particulièrement marqué ?
Il y en a deux. Tana Umaga, d’abord, comme joueur puis comme entraîneur. C’est à son époque que j’ai basculé à temps plein au RCT, avec l’équipe première. Le joueur était exceptionnel mais l’homme aussi, je vous le garantis. Eh bien sûr, Jonny Wilkinson. Je le répète, ces joueurs là étaient fabuleux. Mais quand en plus il y a la qualité humaine, ils sortent forcément du lot. Leur rigueur, leur disponibilité pour les supporters, leur gentillesse, leur professionnalisme… Beaucoup m’ont marqué mais eux sont à part.
Sonny Bill Williams vous a-t-il également marqué ?
Oui, c’était déjà un phénomène chez lui au rugby à XIII. Notre président l’avait débauché pour le faire venir en France. C’était amusant au départ. On était en stage et personne ne devait savoir qu’il était là. Il se cachait des journalistes qui le pourchassaient. C’étaient ses grands débuts à XV, avant la carrière qu’on lui connaît.
Comment ne pas évoquer Ma’a Nonu…
C’est exceptionnel d’avoir cette longévité dans un sport aussi contraignant. Ma’a est peut-être celui qui arrive le premier en salle de musculation et qui s’entraîne le plus. Il sait qu’il doit faire des efforts supplémentaires par rapport aux autres à cause de son âge. Quand on vieillit, il faut faire le double d’efforts. Il est toujours là, toujours aussi motivé et surtout motivant. C’est un modèle. Il entraîne les joueurs, en prend quelques-uns avec lui pour des extras, les fait bosser, les motive. C’est une légende et je pèse mes mots.
Quel est votre meilleur souvenir au RCT ?
Assurément la première finale de Coupe d’Europe que nous gagnons, à Dublin en 2013. C’était vraiment mal embarqué jusqu’à la dernière minute. Je crois que c’est Juan Martin Fernandez Lobbe qui sauve un ballon sur un recoupement à la toute fin du match. On gagne cette Coupe d’Europe alors que ça faisait des années qu’il n’y avait pas eu de résultat au plus haut niveau pour le club. Cette équipe était magnifique. On se souvient de Delon Armitage qui avait fait son petit signe après son essai (sourire). Il avait été malheureusement chambré pendant longtemps par les spectateurs de tous les stades de France mais c’était un beau souvenir. C’est un très beau souvenir parce qu’il fallait se rendre compte du niveau de Clermont à cette époque. C’était très solide.
Vous dites être un homme de l’ombre discret, mais la reconnaissance des supporters, des joueurs ou des entraîneurs doit sans doute vous rendre heureux…
C’est toujours agréable d’avoir une reconnaissance pour ce qui a été fait. Mais je ne me nourris pas de ça. Ce qui me fait plaisir, c’est de voir l’équipe gagner, voir les joueurs et le staff vivre ensemble, s’apprécier, passer de bons moments. Et si possible, le maximum de titres. Je suis bien dans mon club.
Toulon, c’est quand même une vraie histoire d’amour ?
Oui ! C’est ma ville. Mon club. Si j’avais voulu évoluer financièrement, j’aurais essayé de partir. C’est en partant qu’on peut progresser économiquement. Mais j’ai toujours été bien ici. C’est peut-être une conception à l’ancienne. Maintenant, on ne comprendrait plus qu’on ne soit pas prêt à partir pour faire évoluer sa carrière. Moi, je suis chez moi, je suis bien. Je me régale. On a eu plein de résultats, j’ai rencontré des personnes formidables, joueurs comme staff. J’ai été comblé et je le suis toujours. La saison n’est pas finie. J’espère qu’on va encore se régaler.
Le nombre de blessures explose, à tous les niveaux. Comment l’expliquez-vous ?
Ça touche tous les clubs. Nous, on a été un peu épargnés les saisons précédentes mais cette année, on en a quelques-unes de sérieuses. Donner une explication précise, j’en serais incapable. Plusieurs facteurs peuvent entrer en compte. L’évolution des profils physiques, des vitesses et des chocs et surtout les surfaces sur lesquelles on joue. Ce n’est pas idéal de jouer sur des terrains synthétiques très rapides. Les appuis et les chutes sont différents. On fait le maximum au niveau de la préparation physique pour anticiper mais certaines blessures sont impossibles à prévenir. C’est vrai qu’on en rencontre de plus en plus. J’espère que ça va s’arrêter, mais c’est le lot de tous les clubs.
Les calendriers jouent-ils aussi sur les organismes ?
Oui, c’est certain. Le nombre de matchs qui s’enchaînent semaine après semaine… Parfois, ce sont des blocs de onze matchs d’affilée. Ce sont des cadences infernales.
Si vous aviez un mot à faire passer aux supporters, que leur diriez-vous ?
Je sais à quel point c’est difficile de vivre les périodes compliquées. Mais je souhaite qu’ils soutiennent leur équipe même dans les moments difficiles. Être critique, ça se comprend. Ils ont le droit d’être déçus. Nous aussi pouvons l’être. Mais même dans ces moments-là, il faut rester positif et être toujours derrière nous et pousser. Les bons moments reviennent toujours, la preuve avec notre qualification en Champions Cup. Tout le monde traverse des mauvaises périodes.

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