« Dans quel sport voyons-nous cela ? » Le président de Clermont a posé la question lundi. Deux de ses homologues y répondent autrement que lui.
Jean-Claude Pats s’exprimait en conférence de presse, après avoir acté les départs de son pilier Régis Montagne et de son centre Léon Darricarrère vers Toulon. « La saison n’a pas encore commencé et nous parlons déjà de la saison prochaine », a lancé le président de l’ASM, avant d’appeler à « légiférer pour qu’une solution soit trouvée et régule cela de façon plus saine ».
Son argument principal ne porte pas sur les clubs mais sur les joueurs. « Je trouve ça délétère pour les joueurs, y compris pour ceux qui partent parce que pendant un an, ils vont se faire chambrer, challenger, par les supporters, peut-être parfois par vous, journalistes. Que ce n’est pas agréable non plus pour les clubs, je ne comprends pas qui gagne dans cette affaire. » Il assure par ailleurs que Clermont avait formulé « une très belle proposition » à ses deux joueurs, et respecte leur choix : « Chacun est libre de gérer sa vie comme il l’entend. »
Ce qui est déjà écrit pour l’été 2027
| Joueur | Quitte | Rejoint |
|---|---|---|
| Thomas Ramos | Stade Toulousain | Racing 92 |
| François Cros | Stade Toulousain | LOU Rugby |
| Régis Montagne | ASM Clermont | RC Toulon |
| Léon Darricarrère | ASM Clermont | RC Toulon |
| Beno Obano | Bath | Section Paloise |
| Jefferson Poirot | Union Bordeaux-Bègles | fin de carrière |
Cinq changements de club et une retraite, connus avant le coup d’envoi de la saison qui les précède. À quoi s’ajoutent des dossiers ouverts publiquement : Castres s’est entendu avec l’ailier portugais Lucas Martins pour 2027-2028, Clovis Le Bail est annoncé à Vannes, tandis que Bordeaux négocie la prolongation de Louis Bielle-Biarrey jusqu’en 2029 et Toulouse celles d’Emmanuel Meafou et de Clément Vergé.
Trois présidents, trois demandes différentes
Le point commun de ces six situations est le même : des joueurs en fin de contrat en juin 2027, libres de négocier ailleurs bien avant. Toulouse n’a pas prolongé Ramos et Cros aux conditions qu’ils espéraient, dans un contexte de sanction salary cap.
Ugo Mola le vit mal, « affecté comme jamais », mais il déplace le débat ailleurs que Pats. Le manager toulousain plaide pour que les clubs puissent monnayer les joueurs qu’ils perdent, alors que les indemnités de transfert sont encadrées depuis celui de Cheslin Kolbe à Toulon en 2021, les clubs devant intégrer une partie de ces revenus dans leur masse salariale.
Laurent Marti apporte une troisième lecture : il n’a pas tenté sa chance sur Ramos et Cros faute de marge. « Ce sont deux joueurs extraordinaires, mais en troisième ligne et à l’arrière, nous avons du monde à l’UBB. » Le président bordelais vient d’ailleurs de perdre Beno Obano au profit de Pau, sur un dossier ouvert lui aussi pour 2027.
Une comparaison à manier avec prudence
Pats appuie sa démonstration sur le football : « À ma connaissance, dans le monde du football, on n’est pas en train aujourd’hui au PSG, à Lyon, à Marseille, d’expliquer déjà que l’année prochaine… » C’est le point faible de son propos, car le football fonctionne précisément ainsi.
Depuis l’arrêt Bosman rendu par la Cour de justice des Communautés européennes en 1995, un joueur en fin de contrat part libre, sans indemnité pour son club. Le règlement de la FIFA sur le statut et le transfert des joueurs autorise en outre un joueur à signer un contrat avec un autre club dès les six derniers mois du sien. Un footballeur dont le bail s’achève en juin peut donc être officiellement engagé ailleurs dès le mois de janvier précédent, et les intentions circulent bien avant cette date. Ce sont les mêmes causes qui produisent, dans le rugby, les situations que Pats déplore.
Le handball va plus loin encore. Cet été, le HBC Nantes a officialisé le départ de son arrière international Thibaud Briet vers le SC Magdebourg : le joueur de 26 ans a signé trois ans avec le club allemand, qu’il rejoindra à l’été 2028. Soit une annonce faite près de deux ans avant son arrivée effective, quand Pats s’émeut d’une année. C’est devenu une pratique courante chez les grands clubs européens de la discipline, qui verrouillent ainsi leurs recrues majeures très en amont.
Ailleurs, le joueur ne choisit même pas
Il existe un modèle bien plus brutal pour l’intéressé, et c’est celui de la NBA. Un joueur y est échangeable sans son accord, du jour au lendemain, parfois en apprenant son déménagement par les médias. Pour disposer d’un droit de veto, il faut une clause de non-échange, qui exige huit saisons d’ancienneté dans la ligue dont quatre dans l’équipe en cours, et un contrat signé comme agent libre. Pour l’exercice 2026-2027, un seul joueur de toute la ligue en dispose formellement : Damian Lillard.
L’envers du désagrément
Le problème que décrit Jean-Claude Pats est réel, et sa remarque sur les supporters et les journalistes qui chambrent pendant un an est fondée. Mais ce désagrément est la contrepartie d’une chose que les joueurs n’ont pas partout : la stabilité.
Un joueur de Top 14 va au terme de son contrat. Il connaît la date de son départ parce qu’il l’a décidée, il choisit sa destination, et il garde son poste et son salaire jusqu’au dernier jour. Régis Montagne et Léon Darricarrère disputeront une saison pleine à Clermont avant de rejoindre Toulon. Thomas Ramos et François Cros joueront une année entière sous le maillot toulousain. Aucun ne se réveillera un matin en apprenant par la presse qu’il change de ville.
C’est précisément ce que le contrat garantit, dans les deux sens. Le dossier Jules Coulon en donne l’illustration cet été : le troisième ligne a beau avoir donné son accord à Perpignan, il reste toulonnais tant que son club ne le libère pas. François Rivière l’a reconnu sans détour, « Toulon ne l’a pas libéré ».
Et le club, lui, paie deux fois
Cette sécurité offerte au joueur a un coût, et ce sont les clubs qui l’assument. Un contrat qui va à son terme signifie qu’ils voient partir gratuitement un joueur qu’ils ont formé, fait progresser et souvent installé au niveau international, sans la moindre indemnité. Clermont perd ainsi Régis Montagne, arrivé en 2024 et neuf fois international depuis, et Léon Darricarrère, 22 ans, passé par le groupe élargi des Bleus. « L’ASM a contribué à les faire grandir et je pense que nous aurions pu continuer à le faire », résume Pats.
S’y ajoute une année de gestion délicate. Il faut faire jouer, motiver et parfois responsabiliser des joueurs dont tout le monde sait qu’ils seront ailleurs la saison suivante, pendant que les supporters s’en emparent. Et il faut recruter leur remplaçant, donc entrer soi-même dans le marché anticipé que l’on dénonce : c’est exactement ce que fait Bordeaux, qui cherchait Beno Obano pour 2027 avant de se rabattre sur David Ainu’u ou Ntuthuko Mchunu.
C’est ce double coût que vise Ugo Mola quand il plaide pour que les clubs puissent monnayer leurs départs. Les deux présidents ne s’opposent pas : ils décrivent les deux faces d’un même mécanisme, l’un du côté du calendrier, l’autre du côté de l’argent.
L’anticipation que déplore le président clermontois n’est donc pas une dérive du système : c’en est le prix. Un marché où l’on ne peut ni retenir un joueur libre ni le déplacer contre son gré produit mécaniquement des départs connus longtemps à l’avance, et prive le club formateur de toute compensation. Reste à savoir ce que le rugby veut protéger en priorité, sachant qu’il ne pourra pas tout garder.
Reste la question qu’aucun des trois présidents n’a tranchée : que ferait exactement une règle nouvelle ? Interdire l’annonce publique ne changerait rien à la négociation elle-même, et repousser la date à laquelle un joueur peut discuter avec un autre club reviendrait à restreindre sa liberté contractuelle. C’est là que le dossier se jouera, s’il se joue.





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