À Tarbes, le rugby est une mémoire vivante. Une culture qui s’attrape à l’enfance et ne vous lâche plus. Même quand le Stado Tarbes Pyrénées Rugby dépose le bilan, même quand les tribunes se taisent, il reste quelque chose. Une obstination. Une fidélité. Mathieu Loumagne en est l’une des incarnations contemporaines.

À 32 ans, ce natif de la ville n’entraîne pas une équipe. Il prépare des corps. Depuis 2018, dans sa salle ATP, 500 m² dédiés à la préparation physique et au développement athlétique, il observe, corrige, construit. Avec une idée fixe : le rugby moderne ne récompense plus la masse, mais la capacité à produire et répéter de la puissance.

« Le rugby reste un sport tactique et stratégique, mais les joueurs doivent être bien préparés pour assumer les impacts« , explique-t-il. Logique.

« Quand tu vois les Sud-Africains ou les Fidjiens, il y a toute la puissance qui dégage sur chacune de leurs actions. Il faut être capable de leur répondre.« 

Mathieu Loumagne

Son parcours épouse cette exigence. Master STAPS, expert en préparation physique et mentale depuis 2015, Loumagne s’est formé dans les salles, sur les terrains, et sur lui-même. Force athlétique au niveau régional, haltérophilie en compétition fédérale, crossfitteur classé dans le top 50 français et top 150 européen, traileur finisher du Grand Raid des Pyrénées (43 km, 3 400 mètres de dénivelé), il appartient à cette génération hybride qui refuse les cloisonnements. Et, surtout, il a fait du rugby pendant plus de dix ans. Suffisamment pour comprendre ce que le sport exige. Suffisamment aussi pour voir ce qu’il ignore encore.

« La puissance, c’est le rapport entre la masse et la vitesse. En rugby, on parle de momentum. Un joueur qui est massif mais qui n’a pas de vitesse ne sera pas forcément puissant. » Le constat est sans appel. Dans les divisions amateurs, et parfois au-delà, la confusion persiste. La musculation est devenue une fin en soi, un rituel rassurant. Mais une illusion.

Stéréotypes

« On pense tous que les rugbymen professionnels sont des armoires à glace et qu’ils passent des heures à faire les pecs et les bras. Ce sont des stéréotypes qui datent de dix ou quinze ans. » Sur le terrain, la sanction arrive toujours. Plus tard dans le match, quand les corps ralentissent. « Dès qu’il y a du déplacement et de la vitesse, les équipes massives ont tendance à subir. Elles ont plus de mal à se déplacer. »

Ce que Loumagne défend, c’est une autre hiérarchie. Le cardio d’abord. La coordination ensuite. La technique de course, enfin. « Si tu n’as pas le cardio, le moteur, tu ne vas pas être capable de répéter les efforts. Le cardio reste la base du rugby. » Le mot revient souvent dans sa bouche : athlétisation. Une manière de redonner au corps sa fonction première : se déplacer efficacement.

« Il y a beaucoup trop de rugbymen qui ne sont pas coordonnés, qui n’ont pas de technique de course. Pourtant, c’est un sport en courant. Si tu n’as pas ces qualités-là, tu perds en efficacité.« 

Mathieu Loumagne

Dans sa salle, il ne s’agit pas de fabriquer des silhouettes impressionnantes, mais des athlètes capables de transférer leurs qualités sur le terrain. Le renforcement musculaire existe, mais il s’inscrit dans un processus plus large. « La musculation pure, c’est complémentaire. Le développement athlétique, lui, est indissociable du rugby« , assure-t-il avec conviction.

Depuis l’ouverture d’ATP, plus de 1.500 sportifs ont suivi ses méthodes. Rugbymen, mais aussi boxeurs, footballeurs, triathlètes, nageurs. Tous confrontés à la même réalité, le haut niveau moderne ne tolère plus les approximations physiques.

Entraînement fonctionnel

Dans cette salle tarbaise, il ne propose « que de l’entraînement fonctionnel« , loin des logiques de volume héritées du culturisme. « On développe la force, la puissance, la coordination, la technique de course. Le travail des membres inférieurs est indispensable, mais pas en mode musculation classique. On met un accent sur la capacité à produire de la vitesse. »

La saison impose son propre rythme. Loin des fantasmes d’entraînements permanents, la préparation obéit à une logique précise. « Pour développer une qualité physique, il faut au minimum quatre semaines. Les cycles vont de quatre à huit semaines. Ensuite, le travail consiste surtout à maintenir le niveau et éviter les blessures. »

Car la préparation physique moderne est aussi un art de la retenue. Trop charger un joueur, c’est l’exposer. L’affaiblir au lieu de le renforcer. « En saison, on fait surtout du renforcement préventif. La nuque, les ischios, les lombaires, le gainage. L’objectif est d’éviter la fatigue et les blessures. » Loumagne observe aussi les différences culturelles. Les nations dominantes ont compris plus tôt l’importance de cette préparation globale.

« Les Sud-Africains ont une culture différente dans leur investissement et leur capacité à travailler. Leur préparation commence tôt.« 

Mathieu Loumagne

En France, le retard s’est longtemps accumulé, notamment chez les jeunes. « Il faudrait initier les joueurs très tôt au développement athlétique. J’ai vu énormément de carrières ruinées par manque de préparation physique. » Son ambition n’est pas de transformer le rugby. Seulement de le servir. De lui donner des corps capables de répondre à ses exigences nouvelles.

Dans son discours, il insiste aussi sur une confusion persistante, celle entre musculation et performance. Pendant longtemps, les salles ont façonné des silhouettes avant de construire des athlètes. Lui fait l’inverse. Il part du mouvement. De sa qualité. De sa répétition. « Ce n’est pas un exercice qui rend plus puissant, c’est un processus, résume-t-il. On travaille les qualités neuromusculaires, la vitesse, la capacité à répéter les sprints. C’est un travail qualitatif.« 

Observations de terrain

Cette précision change tout. Elle modifie la perception même de l’entraînement. Là où certains cherchent l’épuisement, Loumagne recherche l’efficacité. Là où d’autres accumulent les charges, lui dose les adaptations. Le corps n’est pas une machine à user, mais un système à affiner. Cette approche s’est construite avec le temps, nourrie par ses propres expériences et ses observations de terrain. Il a vu des joueurs progresser rapidement. D’autres disparaître, freinés par des blessures évitables. Le constat est resté. Il persiste : « La préparation physique, surtout à haut niveau, c’est beaucoup de maintien et de gestion du volume d’entraînement pour éviter les blessures. »

Cette logique s’applique aussi à l’équipe de France, où les fenêtres de préparation sont trop courtes pour transformer profondément un joueur. « En dix ou quinze jours, tu ne peux pas développer une qualité physique. Tu peux seulement maintenir ce qui a été construit en club. » La responsabilité se déplace alors en amont. Dans les centres de formation. Dans les catégories jeunes. Dans ces années où tout reste possible. « Les jeunes sont très malléables. C’est le moment idéal pour développer la coordination, la technique de course, le gainage. Ils ont une énorme capacité d’apprentissage.« 

Résistants, adaptables

C’est là, selon lui, que se joue l’avenir du rugby français. Non pas dans une quête de gabarits toujours plus impressionnants, mais dans la formation de joueurs complets. Résistants. Adaptables. Dans sa salle, certains rêvent de devenir professionnels. D’autres cherchent simplement à durer. Lui ne promet rien. Il prépare. Il ajuste. Il accompagne.

À Tarbes, pendant que le club historique n’a pas survécu à ses déboires financiers, Mathieu Loumagne poursuit son travail dans l’ombre. Sans bruit. Sans nostalgie. Il ne fabrique pas des rugbymen « plus impressionnants« . Il fabrique « des rugbymen plus prêts« .