Il faut s’enfoncer dans les reliefs, longer les routes sinueuses, accepter le silence des montagnes pour comprendre qu’à Digne-les-Bains, le rugby n’a rien d’une évidence. Ici, pas de grandes tribunes ni de budgets démesurés. Juste un club, longtemps balloté entre espoirs et descentes, et une idée presque folle. Ouvrir grand les fenêtres.

Loin des grands axes du rugby business, il s’y passe quelque chose d’étrangement précieux. Une histoire qui ne ressemble à rien d’autre. Une histoire où des Néo-Zélandais débarquent pour travailler sur des chantiers, où des Fidjiens prient à l’aube avant d’aller s’entraîner, où un club amateur attire des joueurs de vingt nations sans promettre un centime. Une histoire portée par un président avant tout.

Jérémy Teyssier n’a rien du dirigeant classique. Il raconte sans filtre, avec des éclats de rire et des souvenirs qui débordent. « Je suis né à Digne, j’ai toujours vécu à Digne. » Le décor est posé. Celui d’un club qui a connu la montée, puis la chute. « On remonte en Fédérale 3… et derrière ça, le club coule. » Descente lente, presque inexorable. « Moi, j’ai repris en senior au pire moment… j’ai connu que des descentes jusqu’à la 2e série.« 

Dans beaucoup d’endroits, l’histoire s’arrête là. À Digne, elle commence.

Le club vivote, manque de joueurs, manque de bénévoles. Une routine de survie. Puis, il y a cette idée simple, presque naïve. Ouvrir les fenêtres. « J’ai repris avec une équipe le club… avec comme envie de l’ouvrir au monde. » Pas de révolution tactique, pas de mécène. Juste une intuition. Le rugby peut être un passeport.

Teyssier a vu ailleurs. L’Angleterre, le Canada, des vestiaires où se croisent accents et cultures. « Je n’étais pas un grand joueur, mais j’ai eu cette chance-là. » Alors il veut la transmettre. Offrir à ses joueurs autre chose que les derbies locaux. « Leur permettre de découvrir autre chose que de jouer contre Sisteron, Gap, leur ouvrir l’esprit. » Dans une vallée enclavée, l’idée ressemble presque à une provocation.

« Allez chiche, essayons »

Tout s’accélère presque par hasard. Un parrain gallois, une amitié universitaire, un voyage à Cardiff. Et dans un aéroport, sur le retour, une phrase lancée comme un défi. « Putain, on est venus ici pour 50 balles… derrière ça ne nous a pas coûté cher… si on pouvait organiser un tournoi des Six Nations amateurs.« 

Ils l’ont fait.

2018 devient un tournant. Le club organise un Six Nations amateur, puis accueille un France-Angleterre U18. Les médias suivent. L’élan est là. Et comme souvent dans cette histoire, quelqu’un pousse un peu plus loin. « Jérémy, tu as organisé un Six Nations, il faut passer le niveau au-dessus, il faut organiser une Coupe du monde.« 

Silence. Puis une réponse. « Allez chiche, essayons.« 

Ce qui suit relève de la folie douce. Sans budget, sans structure internationale, sans filet. « On est parti de zéro, pas un rond. » Une rencontre dans un bar à Digne, une étudiante en management du sport, et une promesse fragile mais tenace. Trouver de l’argent, construire un projet, embarquer des gens. « Je lui ai dit, moi j’ai juste l’idée.« 

Le projet prend forme pendant le Covid. Pendant que le monde s’arrête, eux avancent. Objectif clair. Dupliquer une Coupe du monde. Vingt clubs venant de vingt nations. Ils seront seize finalement. Déjà un gros chiffre. Mais l’essentiel est ailleurs.

En 2023, pendant la Coupe du monde officielle, Digne accueille la sienne. 600 joueurs, des équipes venues du Japon, du Chili, d’Afrique du Sud. Des histoires partout. « Le Japon a créé une équipe amateur exprès pour venir. » Le Chili organise un tournoi national pour envoyer son meilleur club. L’Afrique du Sud délègue son plus vieux club… qui gagne, comme un clin d’œil.

Langage universel

Les matchs se jouent d’abord sur la côte, puis tout remonte vers Digne. Un épicentre improvisé. « On a fait revenir tout le monde ici. » Le stade déborde. 5.000 personnes pour une enceinte prévue pour 1.000. « J’ai construit des tribunes temporaires. » Artisanat pur.

Et puis il y a les images. « Des Japonais qui faisaient la bringue avec des Argentins. C’était magique. » Le rugby comme langage universel, débarrassé des contrats et des agents. Pendant quelques jours, le monde tient dans une poignée de mains et une troisième mi-temps.

Le budget atteint 1,5 million d’euros. Un chiffre presque irréel à cette échelle. « On finit avec 30 000 euros. » À l’équilibre. Sans jackpot, sans dérive. Juste une démonstration.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Elle se ramifie.

Car derrière l’événement, il y a une philosophie. Une manière d’habiter le rugby. Une manière de s’en servir.

Discipline monastique

Tout commence avec ces joueurs venus d’ailleurs. D’abord des Néo-Zélandais. « Je leur ai trouvé du boulot, un logement. » Puis d’autres, année après année. Une filière informelle, presque organique. « Si t’as des potes qui veulent venir… » Et ils viennent.

Puis surgit une histoire encore plus improbable. Celle du programme Yamacia Rugby. Un camp aux Fidji, tenu par un pasteur qui récupère des jeunes dans la rue pour les remettre debout par le rugby. Discipline monastique, prières, travail, entraînements.

Le contact se fait presque par hasard. Un message. Une réponse. « Si tu es en contact avec moi aujourd’hui, c’est que Dieu nous a bénis.« 

De là arrivent des joueurs. Dont Saimone Qeleka. Un nom inconnu qui devient une curiosité nationale. « Sur son premier tournoi, il prend le ballon, il perce tout. » Les observateurs s’enflamment. Les clubs appellent. Il passera notamment par le RC Toulon. L’histoire d’un maçon devenu (presque) joueur pro circule.

Mais Teyssier voit plus loin que la performance. « Le problème, c’est qu’ils ne sont pas préparés à s’intégrer. » Alors Digne devient une étape. Un sas. On apprend à vivre, à travailler, à gérer. « On s’occupe de tout.« 

« On leur apprend à gérer leur argent »

Et parfois, le rugby devient presque secondaire.

Comme pour ce joueur passé par le Stade Montois Rugby. « Il vivait dans un T1 avec cinq enfants. » Malgré un statut pro. Une situation absurde. Teyssier intervient. « Je te paye pas, mais je te trouve un logement. » Quelques démarches, un HLM, un T5. « Les enfants sont refaits. » La phrase reste.

Rien d’exceptionnel, dit-il. Tout l’est pourtant.

À Digne, accueillir un joueur étranger ne se résume donc pas à lui donner un maillot. C’est ouvrir un compte en banque, expliquer une fiche de paie, accompagner à la sécurité sociale, traduire des courriers, rassurer une famille restée à des milliers de kilomètres. « On leur apprend à gérer leur argent« , glisse Teyssier, presque comme un détail. C’est en réalité un socle.

Sportivement, le club remonte. Lentement, solidement. Jusqu’en Fédérale 3 aujourd’hui. Avec des titres régionaux, une dynamique retrouvée. Et des joueurs qui arrivent sans salaire, attirés par autre chose. « On leur vend un projet de vie.« 

Le mot revient sans cesse. Projet. Pas un slogan. Une réalité quotidienne.

Car autour du club, tout s’élargit. Écoles, collèges, sections sportives, interventions sociales. Rugby adapté pour les personnes en situation de handicap. Actions en IME, en ITEP. Tournois inclusifs. « On mélange tous les publics.« 

Et même des programmes pour les bénéficiaires du RSA. « On fait du rugby pour leur redonner confiance. » Le terrain comme outil de reconstruction. « On s’en sert aussi pour la psychiatrie.« 

À Digne, le rugby n’est plus seulement un sport. C’est un levier. Un langage. Une méthode.

Visions incompatibles ?

Dans cette mécanique, tout le monde met la main. Bénévoles, éducateurs, dirigeants. Un réseau informel mais solide. Une chaîne humaine qui compense l’absence de moyens financiers. Ici, le capital, c’est le temps.

Alors forcément, la question revient. Le secret.

Teyssier ne cherche pas. « La passion. Le travail. La folie. »

La suite aurait pu être une expansion internationale. Une deuxième Coupe du monde en Australie, puis en Afrique du Sud. Le projet a été tenté. Il bute sur une autre réalité. « Les anglo-saxons sont trop business… nous, on est trop associatifs. » Deux visions incompatibles.

Et puis il y a le monde. Les coûts, les crises, les distances. « Ça aurait été compliqué.« 

Alors retour à l’essentiel. Le club. Le territoire. Les gens.

Depuis 2023, Teyssier recentre. Consolider. Structurer. Développer encore. Une nouvelle section sportive en collège, une autre au lycée. Continuer à faire venir des joueurs, continuer à faire voyager les siens. « Repartir voir nos copains du monde entier.« 

Moins spectaculaire peut-être. Plus durable sans doute. « L’ADN du club, c’est le partage« , martèle le coordinateur.

Les déplacements aussi continuent. Écosse, Irlande, Angleterre. Jusqu’à ce moment presque irréel, veille de Coupe du monde, où les Dinois jouent sur un terrain mythique, celui de Webb Ellis au cœur de la ville du Rugby, berceau du jeu. « On a joué là-bas, contre l’équipe locale. » Comme un symbole discret, presque trop beau pour être souligné.

Centre du monde

En 2023, Digne a été le centre du monde du rugby amateur. Un instant suspendu, improbable, presque irréel. Mais aujourd’hui, l’enjeu est ailleurs.

Ne pas redevenir un club ordinaire. « Rester ce lieu où un joueur peut arriver sans rien et repartir avec une vie« . Où un enfant peut découvrir le monde sans quitter sa vallée. Où le rugby sert à autre chose qu’à gagner.

Un lieu où, finalement, la plus grande victoire ne se joue pas sur le tableau d’affichage.

Et au fond, la vraie question n’est peut-être pas de savoir comment ils ont fait. Mais pourquoi ils sont si peu à essayer.