Émotions immenses dans le Cantal. À Aurillac, certains supporters veulent repartir avec un carré de terre comme d’autres conserveraient une relique. Trente centimètres sur trente. Un simple morceau d’herbe, de boue et de racines. Vendu cinq euros. Pourtant, ici, personne ne trouve ça absurde.
Parce qu’à Jean-Alric, la pelouse n’a jamais été une pelouse comme les autres. Elle était une réputation. Une identité. Une souffrance aussi pour beaucoup d’équipes venues défier Aurillac en plein hiver. Pendant des décennies, ce terrain naturel du Cantal a façonné l’image du Stade Aurillacois dans tout le rugby français : un rugby rugueux, hostile, usant, presque archaïque par moments, mais profondément sincère.
Une pelouse synthétique « nécessaire » cet été à Jean-Alric
Cet été, tout cela va disparaître.
Le stade Jean-Alric va abandonner son gazon naturel pour une pelouse synthétique flambant neuve, homologuée World Rugby. Un changement présenté comme « nécessaire » par les collectivités et le club, confrontés depuis des années aux contraintes climatiques et économiques.
Alors, avant les premiers travaux, Aurillac Agglomération et le Stade Aurillacois ont eu cette idée presque sentimentale : vendre 500 morceaux de la vieille pelouse au profit de l’école de rugby.
Le geste dit beaucoup de ce qu’incarne encore Jean-Alric dans le rugby français.
Le dernier champ de bataille du Pro D2
Car cette pelouse avait une réputation nationale. Dans le monde professionnel, elle faisait partie des dernières survivantes. L’un des derniers terrains naturels encore capables de devenir un champ de bataille après trois jours de pluie, de neige ou de gel. Un champ de patates aussi. À Aurillac, on assumait presque cette singularité climatique.
Les hivers cantaliens transformaient parfois le terrain en bourbier monumental. Les jardiniers luttaient constamment contre les intempéries. Les entraîneurs adverses redoutaient les conditions. Même les joueurs du Stade Aurillacois s’en plaignaient, parfois. Mais les supporters, eux, adoraient ça.
Jean-Alric faisait partie de ces stades où le décor disait déjà quelque chose avant même le coup d’envoi.
« Survivre » à Aurillac
« Quand les joueurs entraient sur cette pelouse sombre, grasse, parfois labourée, ils savaient qu’ils n’allaient pas simplement jouer un match de Pro D2 », plaisantait il y a quelques mois l’ancien maire et président d’Aurillac Agglo, Pierre Mathonier. « Ils allaient survivre à Aurillac. Mais c’était un enfer. »
Même dans un rugby devenu ultra-moderne, ce terrain restait attaché à une forme de « folklore rugbystique », selon les mots du président Christian Millette. Une anomalie romantique dans un sport désormais calibré pour la télévision, les statistiques et les surfaces parfaites.
Le manager Roméo Gontinéac ne cache pourtant pas son enthousiasme face au changement à venir. Selon lui, le synthétique permettra de gagner « dans la concentration, dans la qualité », avec des appuis identiques quelles que soient les conditions météo.
Sportivement, l’évolution paraît logique. Économiquement aussi.
Une tendance lourde dans le rugby pro français
Depuis plusieurs années, les collectivités étudiaient différentes solutions : nouveau gazon naturel, hybride ou synthétique. Finalement, le synthétique s’est imposé, notamment à cause du climat aurillacois et des coûts d’entretien.
Aurillac rejoint ainsi une tendance tenace du rugby professionnel français. Les terrains artificiels se multiplient, poussés par les impératifs budgétaires, l’optimisation des infrastructures et la nécessité d’utiliser davantage les stades tout au long de l’année.
Soirs d’hiver et mémoire collective
Mais à Jean-Alric, le sujet dépasse largement la simple question technique.
Parce que ce stade porte plus d’un siècle d’histoire. Inauguré en 1924, il porte le nom de Jean Alric, ancien joueur du club fusillé par les SS en 1944.
Parce qu’ici, des générations entières ont grandi avec cette pelouse. Parce que les grands noms du rugby français s’y sont embourbés un soir d’hiver. Parce qu’aussi les supporters aurillacois associent encore l’odeur du froid, de la bière et de la terre humide aux soirées de Pro D2.
La communication autour de la vente des morceaux de pelouse l’assume totalement : celle de Jean-Alric était « unique et redoutée ».
C’est sans doute ce mot qui résume le mieux l’endroit. Redoutée. Par les adversaires. Parfois même par les joueurs d’Aurillac eux-mêmes, et on y reviendra. Mais respectée partout.
Le rugby moderne réclame désormais des terrains parfaits. Des surfaces homogènes. Des matchs fluides. Des appuis sûrs. Jean-Alric entre donc dans une autre époque.
Plus propre. Plus rapide. Plus rentable aussi. Et forcément un peu moins sauvage.
Alors les supporters repartent avec leurs petits carrés d’herbe comme on récupère un fragment d’un vieux monde avant sa disparition. Un monde où un terrain pouvait encore avoir une personnalité.
C’est ainsi : la pelouse la plus redoutée du rugby français disparaît.

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