“L’important, c’est les trois points”. Sauf le drop-goal, devenu parent très pauvre des tables de marques toutes catégories, pays, compétitions confondues. Tentative de compréhension du phénomène avec Philippe Saint-André et Didier Retière.

Il y a les chiffres : sur les plus de 9800 points inscrits cette saison en Top 14, 7 drop-goals ont été inscrits, 21 points, 0,21% seulement.

En leur temps, Sexton avait puni la France, De Beer avait crucifié les Anglais en 1999 avec cinq drops dans la même rencontre de coupe du monde, on ne présente plus Wilkinson ou Lamaison, Yachvili ou Mazars…

« Le parent pauvre du rugby » pour Philippe Saint-André

Philippe Saint-André, actuel coach de Provence Rugby et un CV long comme un drop de François Steyn, avance l’explication suivante : “Le drop n’existe plus que de deux façons, sur les récupérations de renvois d’en-but et dans les dernières minutes quand tu es mené de trois points ou moins, principalement sur les matchs de phases finales. Même nous, Provence Rugby, on n’a pas travaillé cette phase de l’année sauf pour préparer les phases finales.”

Pourquoi ce désamour alors que tous les renvois se font en coups de pied tombés, que les pelouses deviennent des billards ? “Souvent, les équipes qui investissent les zones de marque préfèrent conserver le ballon le plus longtemps possible pour pouvoir soit marquer, soit récupérer une pénalité pour aller ensuite en pénaltouche etc… C’est vrai que c’est devenu le parent pauvre du rugby, de tous les rugbys, on en voit de moins en moins, ou alors il est décisif, comme un ultime recours.”

Didier Retière : « Tenter un drop va quasiment contre le jeu »

En complément d’analyse, l’ex Directeur Technique National du rugby (aujourd’hui DTN de la fédération française de tennis) Didier Retière avance plusieurs raisons : “Il y a tellement d’énergie dépensée par les gros, par la prise du milieu de terrain qu’on se dit qu’il vaut mieux continuer à mettre des temps de jeu, au mieux on va avancer, au pire on va peut-être récupérer une pénalité, etc… Aujourd’hui je pense qu’il y a deux raisons qui amplifient le phénomène. Ça devient de plus en plus difficile pour la défense de rentrer en possession de la balle. En fait, il y a une sorte de parti pris des arbitres pour favoriser le jeu offensif, on laisse pratiquement tout faire à l’équipe qui attaque comme les soutiens aux porteurs de balle en terme de posture, en terme d’attitudes, etc… C’est super difficile pour la défense de prendre la balle. On assiste à des séquences très, très longues avec des avantages sur des pénalités qui durent presque indéfiniment. En fait, taper un drop devient un vrai aveu de faiblesse… La deuxième chose, c’est la pénaltouche qui est devenue aujourd’hui un avantage très important, très dur à défendre. Et l’arbitrage aujourd’hui va aussi dans ce sens-là. Ça va désormais quasiment contre le jeu de tenter un drop…”

1948-1992 : comment le barème a dévalué le drop-goal

La loi du barème a fait le reste. Il faut se souvenir d’où vient le mot « essai » : aux origines du jeu, aplatir dans l’en-but ne rapportait aucun point. Cela donnait seulement le droit de « tenter » (to try) un coup de pied au but — seuls les buts comptaient au tableau d’affichage. Le rugby était un jeu de buteurs, et le coup de pied tombé son geste roi : jusqu’en 1948, un drop rapportait 4 points quand un essai n’en valait que 3.

Puis le législateur n’a cessé d’inverser la hiérarchie :

  • 1948 : le drop est ramené de 4 à 3 points — il ne vaut plus qu’autant qu’un essai ;
  • 1972 : l’essai passe de 3 à 4 points et dépasse le drop pour la première fois de l’histoire ;
  • 1977 : le but sur marque, l’autre manière historique de marquer au pied dans le jeu courant, est rayé du règlement ;
  • 1992 : l’essai passe de 4 à 5 points — 7 avec la transformation.

En 1948, un drop valait un essai. Aujourd’hui, il en faut plus de deux pour égaler un essai transformé. Le message du législateur est limpide : le rugby récompense ceux qui aplatissent, pas ceux qui tombent le ballon. Ultime paradoxe : le titre mondial le plus raconté de l’histoire, celui des Anglais en 2003, s’est pourtant décidé sur un drop de Jonny Wilkinson, du mauvais pied, dans les dernières secondes de la prolongation.

Clin d’œil pour finir : il reste un territoire où le drop se porte très bien. Au rugby à 7, toutes les transformations se tentent en coup de pied tombé…