Damien Neveu n’a toujours pas digéré l’annonce survenue le mardi 3 mars dernier. Malgré le maintien acquis sur le terrain, le club de Niort, évoluant en Nationale, avait annoncé déposer le bilan. Une catastrophe pour l’équipe mais aussi pour la division, qui venait tout juste de perdre Tarbes dans les mêmes circonstances.

Le manager général de 40 ans, ancien demi de mêlée de Brive, La Rochelle ou encore Colomiers, est en première ligne face à cette décision. En colère, triste et abattu, Damien Neveu a pourtant accepté de répondre aux questions de Ruck Zone. Avec un certain franc-parler et surtout avec beaucoup d’émotions.

Le natif de Chambray-les-Tours (Indre-et-Loire) évoque la situation catastrophique et précaire des joueurs et du staff niortais, d’une reprise quasi impossible d’un potentiel repreneur et dit surtout avoir besoin d’une respiration, lui qui a tout donné pour réussir les objectifs sportifs fixés en début de saison. Entretien.

RUCK ZONE. – Quelques jours après l’annonce du dépôt de bilan de Niort, la colère est-elle redescendue ?
Damien Neveu :
Nous sommes encore dans les émotions. Tout se mélange. On vit sur les ruines qui nous restent, parce qu’on avait imaginé beaucoup de scénarios dans la saison mais pas celui-ci. Beaucoup de joueurs sont inquiets. Sur le groupe des joueurs, beaucoup de questions sont posées. Et aujourd’hui, on n’a pas beaucoup de réponses… C’est encore très présent dans toutes les têtes. Certains ont encore un peu d’espoir qu’un repreneur puisse éventuellement proposer un projet. D’autres sont un peu plus résolus. Il faut faire face à tout ça, ce n’est pas simple. Il faut essayer de gérer les émotions, canaliser les différents points de vue et tout ce qui peut ressortir de ce genre de situation.

Quels sentiments prédominent ?
Nous sommes dans l’incompréhension. On ressent encore de l’injustice, aussi. Nous, sur le projet sportif, on a la sensation d’avoir fait les choses de manière professionnelle, totalement engagée par rapport aux objectifs, aux projets que nous devions maîtriser. La direction était dans le déni parce qu’elle était en perte totale de contrôle. Nous, on en paye les conséquences directes. Ce n’est pas facile à accepter.

Et justement, vous n’aviez rien senti venir ?
Les premiers signaux datent d’il y a trois semaines. Il y a eu un très léger retard de versement de salaire de deux jours. Cela nous a un peu interpellés. Mais bon, être payés le 6 au lieu du 4, cela n’a pas forcément toujours une signification. Très concrètement, à l’issue d’un entraînement, deux joueurs sont venus me voir pour me demander si j’avais eu des échos de problèmes financiers au club. Moi, j’avais eu zéro vent de quoique ce soit. Donc je leur ai dit non, que je n’avais absolument pas de retour négatif. Eux m’ont répondu qu’ils avaient eu des échos via des partenaires. Là, ça a commencé à nous mettre la puce à l’oreille. De ce pas, j’ai été voir le président pour lui demander des comptes. Il m’a tout de suite démenti l’information en disant que c’étaient des fausses rumeurs, qu’il y avait eu une simple tension de trésorerie mais que tout était bien sous contrôle. J’ai demandé de venir rapidement communiquer auprès des joueurs sur l’état des finances du club, pour justement éviter que ça prenne des proportions dans le vestiaire. Ce qu’il a fait le lendemain matin, et on en est resté là. Trois semaines plus tard, alors qu’on fêtait le samedi le maintien acquis sur le terrain, il nous a convoqués pour nous annoncer que la situation était bien plus grave que prévu. Et que, si on voulait donner une chance de sauver l’association, il fallait que la société dépose le bilan.

Depuis, la direction communique-t-elle avec vous ?
Non, évidemment que non. On ne va pas se mentir, on s’est resserré entre nous, joueurs et staff. Et puis on essaie d’avoir des informations à droite et à gauche.

Êtes-vous encore sous-contrat ? Quelle est votre situation contractuelle ?
Nous sommes encore des salariés sous contrat de travail. Actuellement, la société est en cessation de paiement. Donc nos salaires de février n’ont pas été versés. Nous ne sommes plus payés. La suite de la procédure, c’est que hier, ils ont normalement déposé le dossier de cessation de paiement au tribunal de commerce de Niort. L’audience devrait se tenir mardi prochain et à l’issue de laquelle le tribunal devrait acter une liquidation judiciaire. Ensuite, c’est la procédure classique d’une liquidation, avec un mandataire judiciaire qui va se saisir du dossier et effectuer les licenciements. Avec toutes les démarches administratives que cela engendre.

La seule solution pour que le club soit sauvé est qu’un repreneur se manifeste avant mardi avec un dossier solide…
Il faut en effet qu’il y ait un projet solide avec de l’argent. Parce qu’il va falloir assumer les dettes et puis des fonds pour un projet de reprise. Autant dire qu’au vu de la temporalité et du timing, c’est quasiment impossible. Un projet ne se monte pas en une semaine. C’est en ça que je pense que la direction nous a leurrés. Il y avait probablement possibilité d’anticiper et d’ouvrir peut-être le capital à des actionnaires, à des gens qui pouvaient peut-être encore sauver la situation. Là, on est face à un ultimatum qui est court.

Cela paraît totalement fou d'imaginer qu'un repreneur puisse se manifester en si peu de temps

Damien Neveu

Quel est l’état d’esprit de vos joueurs et de vos collègues ? Retrouver un club à tout prix ?
C’est vraiment au cas par cas. Évidemment, certains joueurs essaient de rebondir même s’il faut être licencié pour pouvoir envisager un nouveau contrat de travail. Il faut attendre aussi que toute la partie administrative soit faite. Là, on tombe dans une précarité qui est terrible. Je l’ai déjà dit, mais nous, on est rémunéré comme des entraîneurs et des joueurs de Nationale. Sans faire injure au monde professionnel et à l’élite comme le Top 14, on ne perçoit pas ces salaires-là. Aujourd’hui, j’ai des joueurs qui vivent avec des contrats minimum fédéraux. Des gars qui vivent avec 1 500 euros par mois, avec un loyer parfois pris en charge par le club. Actuellement, ils n’ont ni ces 1 500 euros pour manger, ni les loyers qui sont payés. Ce qui veut dire potentiellement que, dans un mois, ils n’ont plus de logement, parfois plus de voiture et plus d’argent. Il faut s’imaginer ce que ça représente pour eux. De la même manière pour nous. Nous, on a un peu plus d’âge, donc un peu plus de recul. Mais c’est violent.

Pour l’instant, je ne suis pas bien du tout. J’ai besoin de récupérer, de me recentrer un peu sur moi-même. Aujourd’hui, je ne veux plus entendre parler de rugby. J’ai l’impression d’avoir beaucoup donné cette année. Avec beaucoup de sacrifices personnels, d’engagement, pour au final ne même pas pouvoir mener à bien ce qu’on a entrepris. Nous ressentons de l’injustice et de la trahison.

La santé mentale revient souvent dans les discussions. Des choses ont-elles été mises en place pour vous aider ?
Pour l’instant, on est surtout sur l’accompagnement juridique. Sur la partie mentale, j’ai demandé au groupe d’être vigilant, attentif à chacun d’entre nous, aux différents signes qui pourraient y avoir. J’ai demandé à chacun, s’il vivait un moment un peu difficile, délicat, d’en parler et de se manifester. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de prise en charge à ce niveau. C’est regrettable parce que, comme je le dis, on tombe dans une précarité qui peut vraiment inquiéter et être dangereuse.

Vous avez sans doute vu ou écouté les déclarations des autres dirigeants de Nationale, comme celle de Jean-Baptiste Aldigé (le président de Nice, dans les colonnes de Rugbyrama NDLR)… Dans votre position, qu’est-ce que cela vous inspire ?
Ce que cela m’inspire ? Que c’est à l’image du personnage. Il est centré sur sa petite personne et son enjeu sportif à lui. Attention, je le comprends et je l’entends. Lui, il a des objectifs. Mais derrière ces situations-là, il y a surtout des hommes et des femmes qui vont se retrouver dans la précarité. Cela fait 60 personnes, potentiellement 60 familles, qui se retrouvent dans la merde. Parler de classement et compagnie, ok je le comprends, c’est vrai que le rugby est important. Mais là, on ne parle pas de rugby. On parle de la vie, on parle des besoins primaires de chacun. Lui, il n’a peut-être pas de problème d’argent, donc ça ne lui parle pas trop. Mais en tout cas, il y a des jeunes qui vont se retrouver à galérer. Ce n’est pas ce qui l’inquiète en tout cas. Après, chacun fait avec sa sensibilité. Moi j’ai la mienne. Lui, il a la sienne. Chacun ses priorités.

J'ai deux petits garçons qui me donnent beaucoup d'amour. Je vais me consacrer à eux, à ça, et me reconstruire aussi pour essayer de rebondir de manière personnelle et professionnelle.

Damien Neveu

Vous vivez une aventure humaine formidable, avec une montée la saison dernière, un maintien cette année et des matches références face à de belles équipes…
Vous avez tout résumé. On avait réussi à créer quelque chose de différent. Une énergie au sein du groupe, du staff, qui était très forte. Avec une solidarité singulière. Ce groupe est passé par des moments très durs, très douloureux, avec le drame qu’ils ont connu l’an passé (la mort de l’arrière Quentin Gobet, tué par un chauffard, NDLR). Cela avait cimenté les relations. J’ai hérité du noyau dur de ce groupe avec une nouvelle aventure cette année. Elle a été renforcée et amplifiée par les résultats de la saison, avec beaucoup de grandes émotions, de grands moments par rapport à ce qu’on s’était fixé comme objectif. De voir que l’histoire se termine comme ça… C’est dur à accepter. Quand on y met beaucoup de cœur, forcément, on tombe de haut. La vie continue. Il va falloir rebondir et se relever.

Dans ces moments-là, le plus important, c’est de recentrer sur sa famille et ses amis ?
C’est exactement ça. Dans les coups durs, et quand on est déçu par des gens ou des relations, je crois que c’est important de revenir aux bases. De penser un peu à soi quand on a donné beaucoup aux autres. Il faut essayer de se recentrer sur nous-mêmes, sur nos valeurs, sur les gens sur qui on peut compter, s’appuyer, qui nous le rendent et qui nous montrent de la confiance. Là, on en a perdu. De toute façon, ce qu’on a demandé aux joueurs toute la saison, c’est de faire preuve de résilience. D’être capables, pas d’accepter, mais de faire avec cette péripétie. La vie continue. J’ai deux petits garçons qui me donnent beaucoup d’amour. Je vais me consacrer à eux, à ça, et me reconstruire aussi pour essayer de rebondir de manière personnelle et professionnelle.