Il y a, dans le parcours de Maël Turpin, quelque chose d’à la fois improbable et profondément logique.

Improbable, parce que rien (ou presque) ne mène naturellement un adolescent des Hauts de Saint-Louis, dans le sud de l’île de La Réunion, aux pelouses du Tournoi des Six Nations. Logique, parce que tout, dans son histoire, respire la persévérance.

Le rugby, chez lui, n’est pas une évidence précoce. Il arrive tard, presque par hasard. « Il a commencé il y a cinq ou six ans, pas plus« , se souvient Anthony Calteau, l’un de ses anciens éducateurs. Avant cela, d’autres sports, un peu de basket, une énergie à canaliser. Puis vient ce premier entraînement à l’Étang-Salé. Et l’accroche immédiate. « Ça lui a plu de suite. Il est revenu, il s’est licencié, et il n’a plus lâché.« 

Ce qui frappe d’emblée, c’est le mélange rare entre gabarit et détermination. À 15 ans et demi, Turpin affiche déjà près de 110 kilos pour un peu plus d’1m80. Un physique plutôt XXL, mais encore brut. « Au début, c’était un peu compliqué, il avait pris du poids rapidement. » Il faut alors construire, affiner, transformer.

Surtout, il faut venir s’entraîner. Et là, le récit prend une autre dimension. Saint-Louis, les Hauts, l’éloignement. « Il habitait dans un coin enclavé, mais il était là à chaque entraînement, à chaque match. » Les parents s’organisent, accompagnent, soutiennent. Et quand ils ne peuvent pas, Maël improvise. « Il venait en vélo, il se débrouillait. » Le talent est une chose, la constance en est une autre.

« On savait qu’il était fait d’un bois différent« 

Sur le terrain, pourtant, la différence est déjà visible. « On n’en voit pas 50.000 par an. Il se détachait clairement« , assure son ancien coach. « On savait qu’il était fait d’un bois différent« , appuie Jean-Michel Piron, président de la ligue de rugby de La Réunion.

Sans projeter immédiatement une carrière internationale, ses formateurs perçoivent un potentiel singulier. Une densité, une mobilité naissante, une envie de jouer. Un « quelque chose » difficile à nommer, mais impossible à ignorer.

Le basculement se joue ensuite loin de l’île. Direction le Stade Montois Rugby, où un lien humain avec Damien Neveu ouvre la porte au monde professionnel et, surtout, à l’Hexagone. Tests, adaptation, apprentissage. « Ils l’ont poli, ils ont façonné le diamant brut« , poursuit Calteau.

Très bonnes attitudes

À 15 ans, Turpin découvre la France métropolitaine, le froid, l’éloignement. Loin de son soleil, la chaleur et les carrys de son île. « Au début, il a trouvé ça dur« , reconnaît son entourage. Mais il tient, s’accroche, progresse.

En deux saisons, la transformation (pléonasme pour une joueur de rugby) est spectaculaire. Le corps s’affine, le jeu s’éclaircit, les repères se fixent.

Pilier droit, bon numéro 3, comme on en fait plus beaucoup aujourd’hui. « Ce n’est pas un profil qui court les rues à ce poste. » Et surtout, un rôle qui évolue. Turpin incarne déjà cette nouvelle génération de premières lignes. Solide en mêlée fermée, actif dans le jeu, mobile sans renier sa fonction. « Dans le positionnement, il est toujours là. Il a de très bonnes attitudes« , assure son ancien entraîneur, qui le suit désormais à la télé.

Sa convocation avec les Bleuets pour le Tournoi des Six Nations agit comme une validation plus que comme une révélation.

Sur le terrain, peu de ballons, forcément. Surtout à ce poste. Surtout en sortie de banc. « Trois par match, c’est déjà énorme à ce poste. » Mais l’essentiel est ailleurs. Dans les rucks nettoyés, les mêlées stabilisées, les courses de soutien. Dans tout ce qui ne se voit pas toujours, mais qui structure une équipe.

Ce qui interroge, en revanche, c’est la vitesse du parcours. « Il jouait à 10 à La Réunion, il arrive à 15 ici, et deux ans après il est en équipe de France. » Une accélération rare, presque vertigineuse. Comme si le temps s’était contracté autour de lui.

Et pourtant, rien n’a été simple. Quitter son île, sa famille, ses repères. S’adapter à un autre rythme, une autre exigence. « Il y a toujours ce risque de perdre un jeune, qu’il veuille rentrer. » Mais Turpin reste. Il s’ancre. Il construit.

Au-delà du joueur, il y a aussi l’homme. « Un gamin hyper sympa, hyper cool« , confient ses potes de La Réunion. Un « marmaille très attachant« , pour les éducateurs qui l’ont cotOyé.

Itinéraire d’un pilier moderne en construction

Resté fidèle à ses racines, connecté à son club formateur, reconnaissant envers ceux qui l’ont accompagné. « Dès qu’il revient, on se voit. On échange souvent« , explique Anthony Calteau, aujourd’hui président du club de l’Etang-Salé. Une simplicité qui contraste avec la brutalité parfois du haut niveau.

Pour La Réunion, son parcours dépasse le cadre sportif. Il devient un repère, une preuve. « Quand on vient d’ici, on ne s’attend pas à être en équipe de France. Il y a peu d’élus. Et c’est dur de quitter son île, commente le président de la ligue de rugby de La Réunion. C’est une épreuve humaine, pour le jeune et pour sa famille, et beaucoup de contraintes. »

Financières notamment. Mais son club de La Réunion s’est mobilisé pour lui trouver une famille d’accueil dans les Landes, avant le que le Stade Montois ne rentre dans l’équation pour subvenir aux besoins de sa jeune pépite de tout juste 18 ans.

Dans les pas de Sepho

Et pourtant, lui y est. Comme Jordan Sepho avant lui, il trace une voie. Il rappelle que les talents existent partout, même là où les structures manquent.

À Mont-de-Marsan, il continue d’apprendre, parfois avec les espoirs et régulièrement avec le groupe professionnel. Courtisé, déjà, pour la suite, notamment du côté de la côte basque. Mais sans précipitation. « Il est content d’avoir fait le travail qu’il fallait. Mais ce n’est pas terminé.« 

Non, ce n’est pas terminé. Pour Maël Turpin, tout commence à peine. Et dans chaque mêlée qu’il engage, il emporte avec lui un morceau de son île, comme une force invisible, enracinée, indestructible.