L’Irlande a longtemps été le modèle : organisation, culture du détail, bancs profonds, et une constance qui a longtemps touché le paroxysme du rugby moderne. Mais les récents échecs, symboliques et concrets, mettent à nu la fragilité d’un système arrivé à maturité, mais peut-être aussi proche de la panne. 

Le signe le plus brutal reste à ce jour l’élimination en quart de finale de la Coupe du monde 2023 face à la Nouvelle-Zélande, défaite rageuse mais loin d’être illogique face au match des All Blacks ce jour-là, qui a clos l’ère Johnny Sexton et laissé des questions sans réponse sur la capacité du groupe à franchir un cap mondial.

Manque d’inspiration ? 

C’est dans le jeu que l’Irlande accuse le coup. Un jeu huilé, mais terriblement stéréotypé, plutôt efficace, mais essoufflé. Surtout, un contenu connu et lisible des autres équipes, sans vraiment un autre plan de jeu dans le sac. Et avec des joueurs qui n’ont plus la même fougue qu’il y a quelques mois, les résultats s’en ressentent. La France avait notamment concassé la bande de Farrell, prise à son propre jeu, dans un Dublin éteint aussi bien par la sortie sur grave blessure d’Antoine Dupont que par les coups de casques des Bleus ce jour-là. “Il serait peut-être temps que le jeu évolue”, avait soufflé la légende Brian O’Driscoll en fin de Tournoi, l’an dernier, soulignant la prévisibilité des joueurs du Trèfle. 

À l’échelon des provinces, le Leinster, toujours cette redoutable machine à gagner, illustre paradoxalement parfaitement cette usure collective. Les finalistes fréquents, mais battus, de coupe d’Europe se retrouvent désormais éprouvés : des défaites douloureuses qui ont freiné l’élan d’un club habitué pourtant à dominer outrageusement le championnat celte. 

Des provinces dans le dur

La culture de l’échec pèse sur la province de Dublin. Un mal invisible, mais prenant, que connaissent bien les anciens de l’ASM, habitués eux-aussi à des finales annuelles, sans pour autant lever le moindre trophée. Du moins, celui attendu (la Coupe d’Europe pour l’ASM, la Coupe du monde pour l’Irlande). Idem du côté de de Limerick, où le Munster, jadis au sommet européen, n’arrive pas à retrouver ses standards. Cette répétition d’issues défavorables érode la confiance et rappelle que l’habitude de gagner (ou de perdre) peut tourner à la lassitude.

L’un des marqueurs du cycle qui se referme, c’est l’âge et les retraites annoncées ou imminentes. La page Sexton est tournée, d’autres cadres légendaires (O’Mahony, Healy) ont suivi et d’autres suivront prochainement (Aki, Beirne…). Des générations qui portent l’expérience, mais aussi la fatigue accumulée des saisons. Notre avis : la disparition progressive de ces repères crée un vide de leadership difficile à compenser à court terme.

Vivier vraiment fourni ? 

La relève, elle, montre des signes encourageants ponctuels, mais peine à s’imposer dans la continuité. Le jeune Prendergast, aussi talentueux qu’il soit, n’est pas encore l’assurance tout risque escompté. “Il manque encore de caractère”, aime-t-on à dire outre-Manche. Les piliers ne courent pas non plus les rues, les troisième-lignes moulés dans la fonte sortent moins fréquemment de l’usine. La réalité est peut-être dur à encaisser : le vivier n’est peut-être tout simplement pas aussi fourni que celui de nos Français. 

L’Irlande devra peut-être forcer une transition marquée, quitte à accepter des résultats en deçà des attentes. L’option choisie a souvent été la prudence, parfois au prix d’un renouvellement incomplet. Ce flou générationnel alimente néanmoins  l’hésitation tactique et la perte d’identité de jeu que l’on observe ces derniers mois chez les coéquipiers de Doris. *

Désillusion du quart

Enfin, il y a la dimension psychologique : l’habitude – qui fut une force – devient contrainte. On y revient, mais quand la victoire était attendue, chaque défaite suscitait surprise et résilience. Aujourd’hui, les revers répétés pèsent, notamment ceux en coupe du monde, puisque l’Irlande ne s’est jamais hissée en demi-finale d’un mondial depuis la première édition en 1987. L’usure mentale se lit dans des matchs où l’Irlande semble manquer d’intensité, d’inspiration, ou de hauteur de vue dans les moments clés.

On le répète, ce n’est pas la fin d’un rugby irlandais, plutôt la fin d’un cycle, d’une génération dorée. Le chantier dont les plans semblent déjà connus doit consister à accélérer la régénération sans briser l’ossature, redonner des responsabilités à la jeunesse tout en préservant l’expérience, et retrouver cette capacité à se réinventer dans un rugby moderne que l’Irlande a d’une certaine manière façonné.