En Bretagne, le rugby galope (+5000 licenciés en cinq ans), mais les infrastructures traînent les pieds. Face à un parc de 2000 terrains de grands jeux trustés par le football, seuls 137 accueillent des poteaux de rugby. Un déséquilibre qui agace Fabrice Quénéhervé. Le président de la Ligue monte au créneau pour réclamer une véritable mutualisation des équipements sportifs.
Le « planter de poteaux » : un combat culturel
Lors des Assises du rugby breton en décembre dernier, vous avez révélé que sur les 2000 terrains de grands jeux extérieurs, seulement 137 sont compatibles pour l’installation des poteaux de rugby !
Fabrice Quénéhervé : Oui, c’est un vrai sujet. J’avais imaginé il y a quelques années déjà un slogan inspiré des Bronzés font du ski : le planter de poteaux. Du coup, l’image est restée à tel point que Florian Grill la reprend régulièrement car ce n’est pas une problématique qui se limite à la seule Bretagne : les Hauts-de-France, la Normandie, l’Est… souffrent de ça aussi.
Le problème vient d’où ?
En fait, le sport ultra dominant, un sport de masse, c’est le football et ça on ne le remet absolument pas en question. Nous, on se moque en fait de l’état de la pelouse, des qualités de roulement du ballon. Nous, quand il tombe au sol, on ne sait pas comment il va rebondir donc la planéité nous importe peu.
En fait, tous ces terrains de foot préexistants sont assez peu partageables et partagés. Un terrain, c’est entre 800 000 et 1,1 million d’euros, que ce soit en herbe ou en synthétique. Mais par les temps qui courent, les investissements des collectivités sont difficiles. La conversion, l’implantation uniquement de fourreaux, c’est techniquement facile et financièrement très abordable. Mais en fin de compte, on se heurte à des freins psychologiques, le sentiment qu’à partir du moment où des rugbymen viendront sur le terrain, ils vont tout défoncer et que ça sera condamné pour le foot. On a un gros travail de pédagogie à continuer. Le gros message de l’olympisme, c’était la promotion du sport par la mutualisation des équipements sportifs dans les aires de grands jeux, on en est très, très, très loin.
« On met les barbelés » : le dogme du football
On a le sentiment qu’énormément de terrains de football sont sous-utilisés…
Oui, ils sont préservés en fait. Je ne jette la pierre à personne parce que je mesure complètement la difficulté : il y a le coût d’acquisition, il y a le coût ensuite d’entretien parce que le “zéro phyto”, même si c’est louable d’un point de vue écologique, augmente les frais pour une commune.
Du coup, on a des collectivités qui sont beaucoup plus sourcilleuses, plus vigilantes que par le passé et qui très rapidement vont pondre un arrêté pour interdire la pratique, non pas que le terrain soit dégradé, mais justement en anticipation. Mais on a traversé trois ou quatre mois pendant lesquels des clubs ne pouvaient plus s’entraîner ni jouer. On aimerait bien avoir quand même un maillage de terrains synthétiques, des terrains de repli pour au moins préserver les plateaux des écoles de rugby et de certaines compétitions de jeunes parce que les calendriers sont super denses. On n’a pas suffisamment de dates de repli et quand on n’a pas d’aire de jeu, très rapidement on bascule sur un schéma de péréquation. Le joueur n’a pas envie de lire ses résultats dans le journal, il a envie de jouer quoi !
Savez-vous combien de surfaces de jeux il faut par tranche de 100 licenciés ?
J’avoue que je n’ai pas de chiffres, je ne me suis pas lancé dans une espèce d’équation. La moitié de nos licenciés sont dans les écoles de rugby. 15 % d’entre eux sont en catégories U14 et U15 féminines, ils ont besoin d’un terrain avec poteaux. Pour la grande majorité des autres, une plaine de jeux, un espace en herbe suffit. On n’a pas besoin de terrain en dimension compétition et encore moins de poteaux pour les U6, U8, U10 et U12.
Donc sur notre public de licenciés, je pense que 35 à 40 % ont besoin d’un terrain avec des poteaux. Quand on demande l’accès à un terrain de football, on nous dit que ce n’est pas possible alors qu’il y a des créneaux disponibles mais juste “on ne veut pas”. En Bretagne, c’est dogmatique, c’est le foot et le foot. Et par principe, quand on entend “rugby”, on met les barbelés. Et là se pose la question d’investissements communaux, c’est-à-dire des deniers publics : ils sont en quelque sorte privatisés… Ça, c’est vrai dans les régions au nord de la Loire, c’est différent dans les régions où le rugby est majoritaire.
L’inertie des édiles et l’exemple de Plouay
Vous avez un exemple en tête ?
Ça ne va pas forcément plaire à la municipalité : Plouay (Morbihan). Il faut que j’enclenche à nouveau des débats… Il y a un club de rugby, une école de rugby, une pratique loisirs. Il y a le terrain de football d’honneur senior, le terrain de la réserve football, le terrain d’honneur football des moins de 18 ans, le terrain football d’honneur des moins de 16 ans. Et au fond du champ, il y a un terrain pour le rugby, sans poteaux.
C’est quoi le problème ? L’inertie des édiles ? des mentalités ?
Je suis un optimiste de nature, heureusement, le bénévolat n’est pas fait pour les pessimistes. Ça va prendre du temps. Ce que je dis régulièrement à nos amis de la presse quotidienne régionale : ils continuent à alimenter les résultats des mini-poussins de Trifouilly-les-Oies comme si ça intéressait le département ou la Bretagne entière et à côté de ça, le rugby a une part extrêmement minoritaire.
Dans quatre mois, Brest va accueillir le congrès de la FFR. Un levier de communication pour vous ?
J’ai une stratégie. On prévoit une action en direction des élus, qu’ils soient nouveaux ou réélus et en particulier maires et adjoints aux sports pour resserrer les liens existants avec leurs clubs de rugby ou les créer, les susciter. Montrer à la France du rugby à quel point le rugby breton a la patate, est dynamique et qu’il veut continuer à grandir et rayonner. Et d’autre part, montrer à la Bretagne à quel point le rugby breton se porte tellement bien que la fédération a décidé d’y tenir son congrès, non pas aux portes de la Bretagne, mais à sa pointe finistérienne.

1 commentaire
Laurent est aussi fort avec un micro qu’avec un stylo.