Certains acteurs de premier plan le disent sans détour, et une source sud-africaine le confirme en coulisses : la Coupe d’Europe n’est pas une priorité. Entre une stratégie économique assumée et un désintérêt sportif visible, le rugby européen fait face à une réalité qui se voit autant dans les tribunes que sur le terrain.

« On n’est pas sur du sport pour préserver la Coupe d’Europe. On est sur du sport business. » Derrière la formule, une mécanique bien huilée. Jean-Baptiste Gobelet n’élève jamais vraiment la voix. Mais face à l’évolution de la Coupe d’Europe, son constat est implacable. « Il faut faire rentrer de l’argent, aller chercher des droits télé, des marchés.« 

Dans cette logique, l’Afrique du Sud n’est pas une anomalie. Elle est une cible.

Captation d’un marché

« L’Afrique du Sud, c’est un vivier énorme. Le Super Rugby les a mis de côté, donc forcément, il y avait une opportunité. Les dirigeants européens l’ont saisie pour capter un marché et augmenter les droits télé. » Une stratégie assumée côté européen. Mais surtout, pleinement assumée côté sud-africain.

Car derrière les discours officiels, la réalité est beaucoup plus frontale.

La fédération sud-africaine de rugby n’a pas répondu directement à nos sollicitations, mais une source proche de ce dossier électrique, ne cherche pas à arrondir les angles. « La Coupe d’Europe n’est pas une priorité. » C’est dit. Et cela confirme surtout le bilan sportif décevant des franchises. « Les choix économiques sont assumés. Tout est structuré autour de nos intérêts financiers et de notre équipe nationale.« 

Et cela change tout.

Sur le terrain d’abord. « Ils ne jouent pas vraiment la compétition. Ils ne la prennent pas au sérieux« , tranche Gobelet qui, depuis l’île Maurice, côtoie le rugby sud-africain. Le calendrier, la gestion des effectifs, les rotations : tout converge vers un objectif unique. « La priorité, c’est les Springboks. Les joueurs enchaînent avec la sélection, ils sont préservés en club, parfois envoyés ailleurs pour souffler. » Au Japon par exemple…

Résultat : une implication à géométrie variable. Une intensité différente. Un décalage.

Dans les tribunes ensuite. Là aussi, le constat est sans appel. Gobelet raconte. « Je suis allé voir les Stormers contre La Rochelle à Cape Town. Il y avait 5.000 personnes. » Il insiste : « Pas d’affiche, pas d’intérêt.« 

Une impression confirmée en interne. « Pour le public sud-africain, ces matchs n’ont pas de valeur émotionnelle forte, glisse la même source. La rivalité historique, c’est la Nouvelle-Zélande. L’Europe ne fait pas partie de notre culture rugby.« 

« Ce n’est plus une coupe d’Europe »

Un décalage culturel profond, visible vu d’Europe, et déterminant. « Tu vas dans les écoles de rugby là-bas, il n’y a pas un gamin capable de citer un club français, poursuit Gobelet. Même les joueurs, à part quelques stars comme Dupont, ils ne connaissent pas.« 

Dans ce contexte, la Champions Cup devient autre chose. Un produit. Un levier économique. Mais plus vraiment une compétition partagée.

« Ce n’est plus une Coupe d’Europe, lâche un autre ancien joueur de Top 14. Et même le nom le dit. » Derrière, une perte de sens. D’identité. « Tu galvaudes l’histoire. Les grandes rivalités, les clubs qui ont construit cette compétition… tout ça, tu le dilues.« 

Et les effets commencent à se voir côté européen.

« Aujourd’hui, même certains clubs français ne jouent plus vraiment le jeu. Parce que l’image a été dégradée. Parce que ce n’est plus une priorité. » Une forme de désengagement progressif. Comme un miroir.

D’un côté, une Afrique du Sud qui assume pleinement une logique économique. De l’autre, une Europe qui tente de préserver un héritage tout en jouant le même jeu.

Entre les deux, une compétition qui vacille. « L’intérêt du rugby sud-africain pour l’Europe, il est quasi nul, retient Gobelet. C’est uniquement économique.« 

Et c’est peut-être ça, le véritable tournant.

Non pas l’arrivée de nouvelles équipes. Mais l’acceptation, désormais ouverte, que tout ne se joue plus sur le terrain. Que les priorités ne sont plus les mêmes. Et que la Coupe d’Europe, telle qu’on l’a connue, n’existe déjà plus vraiment.