Trois transformations manquées par le buteur le plus régulier du championnat font une image forte. Elles ne font pas une démonstration, et c'est ce qu'on a voulu vérifier avant d'écrire que la règle avait changé quelque chose.

Quinze secondes de moins

Dans le cadre d’une expérimentation accordée par World Rugby, la LNR a ramené de soixante à quarante-cinq secondes le temps dont dispose un buteur pour passer sa tentative. Le rituel que chacun s’est construit, repères au sol, souffle, pas d’élan, vient d’être amputé d’un quart.

Thomas Ramos en a fait les frais le premier. L’un des buteurs les plus réguliers du championnat a manqué ses trois premières transformations contre l’Union Bordeaux-Bègles avant de laisser le tee à Romain Ntamack, qui a passé les trois suivantes. Le Toulousain s’en est pris à la règle, et surtout à la méthode : « On n’est pas consultés, c’est dommage. » L’image a circulé, et avec elle l’idée que la mesure abîme les buteurs.

Deux points d’écart, et rien derrière

Sur les deux premières journées, le Top 14 a transformé 84 essais sur 109, soit 77,1 %. Sur les deux mêmes journées la saison passée, 84 sur 106, soit 79,2 %. Sur les vingt-quatre journées suivantes de 2025-26, 1 046 sur 1 297, soit 80,6 %.

Deux points d’écart, cela représente deux ou trois coups de pied sur cent neuf essais. À ce volume, un tel écart se produit constamment sans qu’aucune cause ne soit nécessaire. Autant dire que le championnat bute aujourd’hui comme il butait l’an dernier.

Les gros ratés non plus ne sortent pas du lot

On pouvait espérer mieux du côté des mauvaises soirées, en se disant que la moyenne masquait peut-être des effondrements individuels. Deux équipes ont en effet manqué quatre transformations dans un même match depuis le début de la saison, le LOU chez le Racing 92 et le Stade Toulousain contre l’UBB, alors que cela n’était arrivé que trois fois sur les vingt-six journées de l’exercice précédent.

Sauf qu’en appliquant à chaque feuille de match le taux de réussite de la saison passée, on obtient déjà 0,6 cas attendu sur ces deux journées, et 3,6 sur toute la saison 2025-26, où trois ont effectivement été observés. Autrement dit, la saison passée était parfaitement conforme au hasard, et les deux cas de cette saison sont au-dessus de l’attendu sans en sortir : une série de ce genre survient environ une fois sur dix sans qu’aucune règle ait changé.

Le décompte à trois transformations manquées ou plus raconte la même histoire, trois cas observés pour 1,6 attendu.

L’explication est ailleurs : on marque plus

Ce qui a réellement changé, c’est le nombre d’essais par équipe et par match. Sur ces deux journées, 14,3 % des feuilles portent sept essais ou plus, contre 8,6 % sur les deux mêmes journées la saison passée. Le 64-5 de l’UBB contre le Racing, le 70-28 de Pau contre Bayonne, le 48-12 de Toulouse : les gros scores se sont multipliés.

Or on ne peut pas manquer quatre transformations quand on n’inscrit que trois essais. Plus il y a de matchs à huit ou dix essais, plus les grosses séries d’échecs deviennent mécaniquement possibles, sans que personne ne butte moins bien.

Ce qu’il faudra regarder

Rien de tout cela n’invalide ce que disent les buteurs. Quinze secondes en moins sur un geste de précision, cela se ressent, et l’absence de consultation est un sujet en soi. Mais après quatorze matchs, la mesure ne laisse aucune trace dans les résultats.

Si un effet existe, il se verra sur la durée, et surtout à volume d’essais comparable. C’est le contrôle à refaire dans deux mois : à nombre de tentatives égal, les buteurs du Top 14 réussissent-ils moins qu’avant ? Pour l’instant, la réponse est non.

Une précision de méthode, enfin : les taux cités rapportent les transformations réussies au nombre d’essais, une feuille de match ne consignant pas les tentatives manquées. Un essai de pénalité, accordé avec ses sept points sans qu’aucun coup de pied soit tenté, y compte donc comme une réussite, ce qui rehausse légèrement les deux saisons de la même façon.