57-34, 52-27, 43-31, 71-17… Pendant toute la saison, les tableaux d’affichage du Top 14 (notamment) se sont emballés. Les défenses n’ont pas disparu, mais elles n’ont jamais autant été mises sous pression. Avant même la finale de ce samedi entre Montpellier et Toulouse, l’exercice 2025-2026 est déjà entré dans l’histoire. 1 357 essais ont en effet été inscrits au cours de la saison régulière, soit 7,5 essais par rencontre. Un record absolu pour la première division.
Le précédent record, établi seulement un an plus tôt avec 1 099 essais, a été pulvérisé. Il avait d’ailleurs déjà été dépassé dès la 22e journée, preuve que le phénomène dépasse largement le simple effet statistique. Le Top 14 s’est progressivement transformé en championnat où les rencontres dépassant les cinquante, soixante voire soixante-dix points cumulés sont presque devenues banales. Même constat pour la Pro D2 bien sûr, la Premiership ou les compétitions européennes. 85 points marqués en finale de Challenge Cup, 60 entre l’UBB et le Leinster en Champions Cup… Personne n’échappe à cette tendance.
Pour le Top 14, il est évident que Montauban, pas armé pour lutter, a bien aidé. Chaque équipe, ou presque, s’est offert une farandole d’essais et de points contre le dernier du championnat.
« Les scores sont de plus en plus conséquents et heureusement, parce que beaucoup de choses ont été faites en ce sens. Les terrains hybrides ont apporté une bien meilleure qualité de surface. Avant, on était un sport d’hiver joué sur des terrains en piteux état. Aujourd’hui, même sous la pluie, que ce soit sur de l’hybride ou du synthétique, on voit du jeu de qualité« , souligne Didier Retière, nouveau DTN du tennis français.
Une forme de laxisme ?
Pour l’ancien entraîneur des avants du XV de France (2007-2011), plusieurs évolutions se sont additionnées. Les surfaces de jeu, d’abord. Les règles, ensuite. « L’arbitrage a toujours été orienté dans ce sens. Le bonus offensif, le 50-22, les règles qui l’entourent et une orientation portée notamment par les nations du Sud ont eu des effets concrets sur le jeu. L’objectif aussi c’est de démocratiser le rugby. On veut créer plus de moments forts dans les tribunes et rendre les matchs attractifs à la télévision. Quand il y a des essais, c’est évidemment plus spectaculaire« .
Ce qui fait vraiment la différence aujourd'hui, c'est le cinq de devant. Les équipes qui pratiquent un rugby total sont celles qui ont des joueurs du 1 au 5 capables de faire des tâches en dehors de leur registre habituel.
Même constat pour Adel Fellah. Le manager de Tyrosse (Nationale 2), passé par Clermont et Agen, voit dans cette évolution une tendance de fond. « C’est dans l’air du temps : un rugby positif, offensif, où on cherche à passer la ligne. C’est peut-être aussi un peu sociétal, cette volonté de rendre les choses plus positives, plus attractives« . Le parallèle avec le Super Rugby, longtemps moqué en Europe pour ses matchs aux scores impressionnants n’est donc plus vraiment d’actualité. « Les puristes sont parfois un peu déstabilisés, mais cela fait partie de l’évolution globale du jeu« , ajoute Retière.
Adel Fellah, lui, souligne un point intéressant : « Maintenant, toutes les équipes ont un bon ouvreur, de bons centres ou des ailiers rapides. Mais ce qui fait vraiment la différence aujourd’hui, c’est le cinq de devant. Les équipes qui pratiquent un rugby total sont celles qui ont des joueurs du 1 au 5 capables de faire des tâches en dehors de leur registre habituel. Assurer une séquence de continuité du jeu, que ce soit au contact ou dans les espaces… La technique individuelle de ces postes est décisive« .
Le Tyrossais, spécialisé dans le jeu d’avants, la défense et la conquête, évoque aussi les remplacements pour expliquer ce rugby toujours plus offensif. « Tu as huit changements tactiques plus quatre retours en jeu. Cela permet de garder énormément d’intensité entre la 60e et la 80e minute. Et des fois, c’est là où les matchs basculent. Ce qui fait la différence, c’est la capacité des joueurs à tenir les séquences physiquement. Si tu exploses dans le chaos, si tu n’arrives pas à tenir des séquences d’une minute trente, deux minutes, parfois plus, c’est là que tu prends des essais« .
On est pointilleux avec un gratteur qui met une main au sol mais pas avec le soutien qui se couche sur son coéquipier
Reste une interrogation : l’équilibre entre attaque et défense est-il encore respecté ? Didier Retière nuance l’enthousiasme général. « Ce qui m’inquiète, c’est le laxisme laissé au soutien du porteur de balle dans le jeu au sol. Sous prétexte de continuité, on laisse tout faire aux équipes en attaque et quasiment rien aux équipes en défense. On est pointilleux avec un gratteur qui met une main au sol mais pas avec le soutien qui se couche sur son coéquipier. Il n’y a plus d’équité« . Le technicien pointe les nombreux « sealing off », autrement dit les joueurs qui plongent sur le porteur de balle sans être sanctionnés. « J’aime le jeu offensif, mais à un moment donné, cela ne doit pas permettre de jouer n’importe quoi« , conclut-il.
Le rugby doit faire avec. Les joueurs sont désormais plus complets, plus puissants, plus rapides, et le spectacle est devenu une priorité assumée. Le calendrier démentiel dans les différents championnats français – et notamment en Top 14 avec un premier bloc de 11 matches consécutifs – engendre un turnover important dans les compositions d’équipe. Conséquence, certaines rencontres sont à sens unique. Les chiffres de cette saison record ne sont finalement que la traduction d’une révolution entamée depuis plusieurs années. Et qui n’est sans doute pas terminée…

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