Le silence est parfois plus bruyant et pesant qu’une tribune pleine.
À Isle, les derniers supporters quittent lentement les abords du stade René-Lamarsaude. Quelques enfants continuent de courir derrière les poteaux pendant que les bénévoles replient les barrières métalliques. Quelques minutes plus tôt, la défaite contre Nontron a définitivement refermé la porte d’une remontée en Fédérale 2.
Une désillusion de plus.
Projets ambitieux
Une trentaine de kilomètres plus loin, à Saint-Junien, le constat est encore plus cruel. Relégué sportivement la saison dernière, le club gantier devrait connaître une deuxième descente consécutive, cette fois pour une raison administrative : le forfait général de son équipe réserve. Une sanction qui dépasse le simple règlement et raconte, à sa manière, la fragilité d’une institution qui fut longtemps l’un des bastions du rugby limousin.
Plus au sud, Saint-Yrieix-la-Perche n’est plus que l’ombre du projet ambitieux qui faisait autrefois figure d’exemple. Le RCPSY évolue désormais en Régionale, au sein d’une entente avec l’Union Rugby Club Auvézère. L’époque où le club croisait les meilleures équipes de Fédérale 2 paraît déjà lointaine.
Il y a à peine quelques années, la Haute-Vienne comptait encore plusieurs représentants dans les championnats nationaux. Aujourd’hui, sauf l’USAL Limoges (Fédérale 1) plus aucun de ces clubs ne figure durablement dans le paysage fédéral.
Quatre clubs. Trois trajectoires différentes. Une même destination. Comment un département capable de produire autant de joueurs de haut niveau a-t-il pu voir disparaître, presque en silence, ses principaux clubs ?
« Tout le reste »
La question revient partout. Dans les tribunes. Chez les anciens dirigeants. Les éducateurs. Les partenaires économiques. Les bénévoles. Chacun apporte sa propre explication. Toutes finissent pourtant par raconter la même histoire. Les mêmes causes, les mêmes conséquences.
« Pendant longtemps, on a cru qu’on pouvait faire vivre plusieurs projets ambitieux en même temps, raconte un ancien dirigeant ayant connu plusieurs clubs haut-viennois. On avait les bénévoles, les éducateurs, parfois même les joueurs. Ce qui a fini par manquer, c’était tout le reste.«
Ce « tout le reste » porte un nom : l’économie.
Pendant des années, chacun a nourri ses ambitions. L’USAL rêvait de retrouver durablement le monde professionnel. Isle voulait s’installer dans les divisions nationales. Saint-Junien construisait son projet. Saint-Yrieix aussi.
Mais à l’échelle d’un département de moins de 400.000 habitants, tous frappaient aux mêmes portes. Les mêmes entreprises. Les mêmes collectivités. Parfois même les mêmes bénévoles.
« Le problème n’est pas que les entreprises n’aiment plus le rugby, résume un partenaire historique. C’est que tout le monde vient chercher de l’argent dans les mêmes poches.«
Basket et Handball
La petite musiques revient régulièrement. Car la Haute-Vienne n’est ni le Tarn, ni la Corrèze, ni le Pays basque. Ni le Sud-Ouest en général. Ici, le rugby partage son territoire avec d’autres institutions sportives solidement installées. Le Limoges CSP demeure un monument du basket français. Le Limoges Handball 87 s’est durablement imposé dans le paysage local. Les événements culturels sollicitent eux aussi les partenaires privés. Et ça brasse de l’argent…
« Le gâteau n’est pas extensible« , résume un entrepreneur limougeaud. Les « Footeux » sont d’ailleurs dans le même cas de figure…
Cette concurrence n’a rien d’anormal. Elle devient un problème lorsqu’un club veut changer de dimension. Car le rugby amateur n’a plus grand-chose d’amateur.
Aujourd’hui, évoluer en Nationale 2 ou même en Fédérale 1 suppose de financer des préparateurs physiques, un analyste vidéo, un staff médical, des salariés administratifs, des déplacements toujours plus coûteux, des infrastructures adaptées, une communication professionnelle.
Le rugby fédéral ressemble de plus en plus au rugby professionnel. Sans en avoir les recettes. Récemment encore, une source proche de la Ligue nous confiait : « Beaucoup de clubs ont grandi plus vite que leur environnement économique. Et certains n’ont jamais réussi à absorber cette accélération.«
Crédibilité
À Saint-Yrieix, pourtant, on avait tenté autre chose. Sous l’impulsion de ses dirigeants de l’époque, parmi lesquels Lionel Pelhuet – alors numéro deux d’Intermarché, aujourd’hui président du Limoges CSP – le RCPSY avait notamment noué un partenariat inédit avec la Fédération sénégalaise de rugby. L’idée dépassait largement le recrutement de joueurs. Le projet reposait sur des échanges sportifs, éducatifs et humains entre les deux territoires.
Pendant quelques saisons, le petit club arédien attirait l’attention bien au-delà du Limousin. Puis les dirigeants sont partis. Le partenariat s’est éteint. Et les ambitions se sont progressivement évaporées.
Fragile comme de la porcelaine
« Quand un club repose sur quelques personnalités fortes, leur départ laisse forcément un vide immense, analyse un proche du dossier. On ne remplace pas plusieurs années de réseau, d’expérience et de crédibilité du jour au lendemain.«
Cette dépendance à quelques hommes revient souvent dans les récits du rugby haut-viennois. Des présidents bâtisseurs. Des dirigeants capables d’aller convaincre des partenaires, d’entraîner des bénévoles, de fédérer tout un territoire.
Lorsque ces locomotives s’arrêtent, les wagons peinent parfois à poursuivre leur route. Au fond, le Stade de la Porcelaine raconte presque à lui seul cette histoire.
Au début des années 2000, lorsque l’USAL évolue en Pro D2, Limoges croit à son destin rugbystique. Quelques années plus tard, la ville construit un stade moderne auquel elle donne un nom qui épouse son identité mondiale : la porcelaine. L’idée est simple. Faire du rugby une nouvelle vitrine du territoire.
Vingt ans plus tard, le stade est toujours là (pas totalement achevé non plus). Les supporters aussi. Mais l’enceinte, souvent creuse, est devenue, malgré elle, le symbole d’une ambition inachevée.
« Casse-gueule »
Les montées ont souvent été suivies de rechutes. De doutes et d’acrobaties souvent « casse-gueule« . Les projets se sont succédé. Les présidents également. Et chaque nouvelle saison semble porter la même promesse : celle d’un retour qui tarde toujours à venir. Pourtant, c’est ici que naît le véritable paradoxe haut-viennois.
Pendant que les clubs glissent progressivement hors des divisions nationales, le département a pourtant fabriquer des joueurs de tout premier plan.
Pierre Villepreux, Alexis Palisson. Damien Chouly. Atila Septar, Pauline Bourdon-Sansus. Agathe Sochat. Lina Queyroi. Donovan Taofifenua. Jean-Baptiste Gobelet… Peu de départements français de cette taille peuvent revendiquer une telle densité d’internationaux. Et de noms.
« Notre problème n’a jamais été la formation, explique Jean-François, un éducateur historique de la JA Isle (Fédérale 3). On sait détecter les jeunes. On sait les accompagner. On sait les faire progresser. En revanche, lorsqu’ils arrivent à vingt ans, on ne possède plus forcément les structures capables de leur offrir la suite de leur carrière.«
Le voisin corrézien
Et puis, il y a la Corrèze… La proximité de Brive explique (aussi) une partie du phénomène.
À une heure de route, le CA Brive propose ce que la Haute-Vienne peine encore à construire : un club installé, une visibilité nationale, des infrastructures professionnelles et une véritable perspective de carrière.
Pour un jeune joueur, le choix est souvent évident. Pendant un temps, certains avaient imaginé un rapprochement entre l’USAL et le CAB. L’idée d’une fusion a traversé les conversations. Elle a surtout suscité des sourires. Souvent crispés d’ailleurs. Des deux côtés de la frontière limousine, beaucoup y voyaient un mariage impossible.
Le problème, au fond, n’a jamais été géographique. Il est structurel. La Haute-Vienne ne manque pas de rugby. Elle manque d’un modèle économique capable de soutenir durablement ses ambitions.
Les collectivités continuent d’accompagner les clubs, notamment sur les infrastructures. Mais partout, le même discours s’impose désormais : l’argent public peut construire un stade. Il ne peut plus financer, à lui seul, des ambitions sportives toujours plus coûteuses.
Le reste dépend du tissu économique. Et c’est précisément là que le département atteint aujourd’hui ses limites. Pourtant… Malgré les descentes. Malgré les désillusions. Malgré les projets inachevés. Quelque chose résiste.
La bonne formule
Il suffit d’assister à un entraînement des écoles de rugby de Limoges, d’Isle ou de Saint-Junien pour comprendre que la passion n’a jamais quitté cette terre. Les éducateurs accueillent toujours des dizaines d’enfants chaque mercredi. Les bénévoles demeurent les premiers arrivés et les derniers repartis.
Comme si, au milieu des difficultés des équipes premières masculines, le territoire continuait obstinément à préparer son avenir.
Peut-être est-ce finalement cela, le véritable paradoxe de la Haute-Vienne. Un département qui n’a jamais cessé de croire au rugby. Qui continue de former des futurs internationaux. Qui possède des éducateurs reconnus dans toute la France. Qui dispose d’infrastructures capables d’accueillir des compétitions de haut niveau.
Pouvoir durer
Mais qui cherche encore la formule permettant de transformer cette richesse en réussite collective. Car au fond, les relégations de Saint-Junien, les difficultés d’Isle, le déclin de Saint-Yrieix ou les ambitions contrariées de l’USAL mettent en lumières le même paradoxe.
Celui d’un territoire qui produit davantage de talents qu’il ne parvient à retenir. Une terre où l’on apprend toujours aussi bien à jouer au rugby, mais où il est devenu infiniment plus difficile de bâtir un club capable de durer.
Et l’objectif de ne plus être seulement un formidable point de départ pour les carrières des autres. Mais redevenir, enfin, une destination.

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