Que deviens-tu, Rémi Lamerat ? Formé au Stade Toulousain, le centre a ensuite fait carrière à Castres, à Clermont puis à l’Union Bordeaux-Bègles, avec des sélections en équipe de France au passage. Ses bottes, il les porte désormais dans les rangs de vigne du domaine Grand Jour.
Il raconte une reconversion préparée dès 22 ou 23 ans, le métier d’entrepreneur appris sur le tas, la guinguette du domaine et le climat, qui l’inquiète aujourd’hui davantage que le commerce. Entretien.
IT’S RUGBY. – Rémi, à quel moment as-tu compris qu’il fallait préparer ta reconversion ?
Rémi Lamerat : Une carrière, quand elle démarre, on sait quand elle commence, mais on ne sait jamais quand elle se termine. C’est un conseil de vieux con, mais il faut l’avoir en tête. Aujourd’hui, choisir sa fin de carrière devient presque un luxe. Un accident peut arriver plus tôt que prévu et tout faire basculer. J’ai vite compris, avec mes premiers pépins physiques et mes premières grosses remises en question, que ma carrière pouvait s’arrêter à tout moment. À 22 ou 23 ans, je me suis donc replongé dans les études de viticulture et d’œnologie pour préparer la suite. J’avais la chance d’avoir une deuxième passion très prenante : le vin.
Tu n’es pourtant pas arrivé dans ce milieu totalement par hasard.
Je suis la quatrième génération de ma famille à travailler dans le vin. Mes parents n’étaient pas directement vignerons, mais mon père était imprimeur d’étiquettes. On a toujours grandi autour de cet univers, très présent dans la région bordelaise. Je connaissais donc ce milieu sans vraiment le maîtriser. Ce qui est stimulant aujourd’hui, c’est d’apprendre en permanence. La vérité d’aujourd’hui n’est pas celle de demain, encore moins celle d’hier.
Qu’est-ce qui t’a le plus surpris dans cette reconversion ?
Le métier d’entrepreneur ! Le sport de haut niveau nous apporte un niveau d’exigence, le goût du challenge et cette envie permanente de nous remettre en question. Mais gérer une entreprise, c’est autre chose. J’étais très bien formé techniquement, mais beaucoup moins préparé à la gestion. Avec le recul, je regrette de ne pas m’être davantage entouré et épaulé sur cette partie entrepreneuriale.
Aujourd’hui, quelle place occupe la gestion par rapport au travail de la vigne ?
Les vignes existaient, mais elles étaient exploitées par le voisin. Il n’y avait pas de chai, pas de clients, pas de stock, pas de gamme. On est donc partis d’une page blanche sur toute la partie commerciale. Aujourd’hui, je dois être sur le terrain, faire connaître le projet, représenter le domaine et donner envie aux gens de découvrir nos produits. Depuis deux ans, je me suis davantage éloigné de la production, même si je garde toujours un œil dessus. Le commerce et la représentation sont désormais plus de la moitié de mon travail.
Comment fais-tu pour construire ta légitimité de vigneron, au-delà de ton passé de rugbyman ?
Le rugby et le vin ont des points communs évidents. Ce sont deux univers liés à des valeurs rurales, locales et humaines. Forcément, il est plus facile de vendre du vin à un club de rugby qu’à un club d’échecs ! Mais je ne veux pas me servir uniquement de mon passé sportif pour vendre mes bouteilles. Ce serait réducteur, car mon ambition est d’être reconnu comme vigneron. Ce qui me rend fier, c’est de voir des clients revenir l’année suivante parce qu’ils ont aimé mon vin. Au départ, certains viennent parce qu’ils m’ont vu jouer à Bordeaux ou à Clermont. Puis ils goûtent, ils apprécient et reviennent avec leurs proches. À ce moment-là, c’est le vigneron qui parle.
Le partage occupe également une place importante dans ton projet, avec notamment une guinguette.
Le vin est un produit fédérateur. Il rassemble autour d’une table, favorise les échanges et crée du lien. Je crois beaucoup à ces moments de partage. Le tourisme a toujours fait partie de ma vision du métier : il permet de vendre du vin, bien sûr, mais surtout de faire vivre de bons moments aux gens. On prône le champêtre et l’authentique, sans chichi ni mise en scène. Il y a de la braise, du vin et des gens qui ont le sourire. Je pense que je n’aurais peut-être pas duré dans ce milieu si je n’avais pas pu partager mon travail de cette manière.
Ce projet professionnel est aussi un projet familial.
C’est même davantage un projet de vie qu’un projet professionnel. Nous cherchions un environnement rural, au calme, avec les enfants à l’école du village et une vraie qualité de vie. J’ai construit mon projet professionnel autour de cette vision, et les deux correspondent presque parfaitement. Aujourd’hui, j’ai embarqué ma famille dans cette aventure. Le travail permet de faire vivre le projet de vie, mais il ne faut pas perdre de vue ce qui nous a poussés à nous installer ici.
Avec le changement climatique, le métier de vigneron est aussi soumis à une incertitude permanente.
C’est ce que je trouve le plus difficile aujourd’hui. Les vérités d’une année peuvent être balayées l’année suivante, ce qui complique la mise en place d’une stratégie technique pérenne. Cette année, par exemple, nous avons décidé de travailler davantage les sols. Après les difficultés rencontrées en 2025, mon collaborateur m’a conseillé de changer notre approche. Nous l’avons écouté et nous avons obtenu ce qui est peut-être notre plus beau millésime depuis notre arrivée, malgré une année très sèche et très chaude. Mais rien ne garantit que cette stratégie fonctionnera aussi bien l’an prochain. Il faut sans cesse s’adapter. Je suis aujourd’hui plus inquiet pour le climat que pour le commerce.
Finalement, qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?
Je me lève le matin et je kiffe ce que je fais. Même quand il faut gérer des factures, des problèmes techniques ou des journées compliquées, tout cela sert un objectif : produire un vin sympa, répondre aux attentes du marché et faire revivre cette propriété. Alors, on peut souhaiter que dame Nature soit clémente avec nous, parce que c’est quelque chose que nous ne maîtrisons pas. Et surtout, que les gens gardent cette envie de partager de bons moments. Si cela se fait autour d’une cuvée du domaine Grand Jour, ce sera encore mieux pour nous !






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