Nika Amashukeli a été bref mais sincère. Dans une interview exclusive accordée à It’s Rugby, l’arbitre géorgien a retracé son parcours semés d’embûches, avec un environnement « plutôt rude » lorsqu’il était jeune, le grave accident qu’il a subi en 2016 mais aussi sa réussite et sa façon de voir les choses.

Le natif de Tbilissi évoque, entre autres, les insultes qui ne le touchent pas, la règle qu’il aimerait changer, le match qu’il aimerait arbitrer de nouveau mais aussi son grand talent pour un jeu vidéo bien connu… Entretien.

IT’S RUGBY. – Nika, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?
Nika Amashukeli : Je suis né à l’époque où la Géorgie retrouvait son indépendance vis-à-vis de l’Union soviétique. Les temps étaient très durs dans le pays et l’environnement dans lequel j’ai grandi était plutôt rude. J’ai commencé le rugby à 11 ans et je suis passé à l’arbitrage à 20 ans. J’ai arrêté ce sport à cause de plusieurs blessures.

Plus jeune, aviez-vous une idole ?
J’ai apprécié certains joueurs mais je ne dirais pas que c’étaient des idoles. J’en ai une aujourd’hui. Il s’agit du combattant géorgien de l’UFC Ilia Topuria.

Arbitrer, est-il le métier le plus difficile dans le sport ?
Je ne dirais pas que l’arbitrage est plus dur que d’être joueur. C’est pareil selon moi. L’arbitre rencontre des difficultés différentes, avec un grand public généralement négatif envers l’arbitrage.

Que se passe-t-il dans votre tête lorsque vous prenez une décision importante sur le terrain ?
Nous sommes habitués à prendre des décisions en une fraction de seconde. Mais si la situation est complexe, je me demande immédiatement s’il existe d’autres possibilités à envisager pour arriver à la meilleure décision.

Avez-vous déjà regretté une décision ? Si oui, que vous êtes-vous dit ?
Quand je commets une erreur pendant un match, je m’en rends compte rapidement. L’expérience consiste à prendre rapidement du recul et à poursuivre mon travail. Après le match, on essaie simplement de ne jamais refaire deux fois la même erreur.

Vous faites partie des meilleurs arbitres du monde. Peut-être même le meilleur arbitre… Que cela représente-t-il pour vous ?
Je ne me considère pas comme le meilleur du monde et ce n’est pas quelque chose auquel je pense. En revanche, faire partie du groupe élite me procure une passion incroyable. J’aime chaque instant et j’essaie de faire mon travail du mieux possible.

Un arbitre doit-il être aimé des joueurs, respecté, ou simplement compris ?
Les arbitres ne sont pas les stars du jeu et aucun arbitre ne devrait s’attendre à être aimé ou admiré. Les gens devraient en revanche comprendre que les décisions sont parfois très complexes à prendre. Ce n’est pas toujours noir ou blanc.

Un joueur peut-il vous faire changer votre manière d’arbitrer au cours d’un match par son comportement ?
Si l’équipe fait de son mieux pour rester disciplinée et que le capitaine a une attitude très positive, cela facilite forcément le travail de l’arbitre.

Les insultes me font surtout rire

Nika Amashukeli

Comment gérez-vous les insultes ?
Les insultes me font surtout rire. Il y en a des très drôles !

D’après vous, la technologie, et notamment la vidéo, a-t-elle rendu l’arbitrage plus juste ?
La technologie a permis de sauver de nombreuses décisions, oui. Mais elle a aussi apporté davantage de controverses et de remises en question.

Quelle règle du rugby vous semble aujourd’hui la plus difficile à comprendre ou à appliquer ?
Les arbitres travaillent très dur pour s’aligner sur les consignes techniques définies par World Rugby. Aujourd’hui, le domaine le plus difficile à arbitrer techniquement est la mêlée.

Y a-t-il une règle que vous aimeriez revoir, modifier ou supprimer ?
Je modifierais la règle des cinq secondes au ruck en accordant un coup franc plutôt qu’une mêlée. On réclame une sortie de balle rapide pour finalement ralentir le jeu pendant deux minutes avec une mêlée.

Vous êtes devenu une figure majeure de l’arbitrage international tout en venant de Géorgie, un pays identifié au rugby de combat. Cela a-t-il changé votre manière de voir la place de votre pays dans le rugby actuel ?
La Géorgie a toujours été, et sera toujours, une nation sportive fondée sur la force. C’est dans nos gènes : nous sommes naturellement costauds mais nous ne sommes pas aussi rapides (rire).

Quelle décision de votre carrière vous a le plus appris ?
Mon match de Champions Cup en 2023, entre les Saracens et Édimbourg. J’ai énormément appris lors de cette rencontre et cela m’a fait beaucoup grandir en tant qu’arbitre. J’ai été très mauvais ce jour-là et je me suis promis de ne plus jamais l’être à ce point.

Quel match aimeriez-vous arbitrer une deuxième fois ?
J’adorerais arbitrer à nouveau le match entre la France et l’Angleterre, lors du Tournoi des Six Nations 2026. C’était tout simplement incroyable.

Qu’aimeriez-vous que les joueurs disent de vous lorsqu’ils repenseront à vous dans quelques années ?
Que Nika était agréable à côtoyer sur le terrain et qu’il est resté lui-même quoi qu’il arrive.

En 2016, vous avez vécu un moment très grave alors que vous étiez au sifflet d’un match. Quel souvenir gardez-vous de ce moment ?
Malheureusement, après le match, j’ai été poignardé. Cela m’a certainement poussé à revenir plus fort, à la fois mentalement et physiquement.

Que s’est-il passé ?
J’en étais à ma deuxième saison dans l’élite et c’était un match de relégation. À la fin, une des équipes s’est trompée sur le temps qu’il restait à jouer et elle s’est mise en colère quand la rencontre s’est terminée. Cette colère a gagné le public, et quand j’ai quitté le terrain, certaines personnes se sont mises à me pourchasser. Une grosse bousculade a éclaté, et quelqu’un m’a entaillé la jambe avec un couteau.

Je vous éliminerai probablement si vite sur Call of Duty que vous ne comprendrez même pas ce qui vous arrive

Nika Amashukeli

Avez-vous un rituel d’avant-match ?
Je récite une prière en vieux géorgien, trois fois, pendant les hymnes des équipes.

Avez-vous une anecdote personnelle à nous raconter ?
Je vous éliminerai probablement si vite sur Call of Duty que vous ne comprendrez même pas ce qui vous arrive ! (rire)

Êtes-vous la même personne en dehors des terrains qu’en tant qu’arbitre ?
C’est l’une de mes grandes philosophies. A savoir de toujours rester soi-même, sur le terrain comme en dehors.