Christophe Hamacek, enfant du Sud-Ouest, va vivre une toute nouvelle aventure. L’entraîneur expérimenté est devenu le nouveau sélectionneur de la Tunisie. Passé par de nombreux vestiaires, de Peyrehorade à Béziers, en passant par Tyrosse, Cognac-Saint Jean-d’Angély, Langon, Montluçon ou encore Rouen, le coach aborde ce nouveau défi avec une excitation certaine.
Pour It’s Rugby, Hamacek détaille son nouveau projet avec un objectif de taille : qualifier la sélection tunisienne pour la Coupe du monde 2031. Accompagné de son fidèle adjoint Nicolas Cabannes, le natif d’Orthez se dit impatient et nous raconte le rugby local, son important vivier et le choix de carrière qu’il vient de réaliser. Entretien passionnant.
IT’S RUGBY. – C’est fait, vous êtes le nouveau sélectionneur de la Tunisie…
Christophe Hamacek : Je suis très content. Cela correspond à ce que j’ai envie de faire aujourd’hui. Il s’agit de construire. Beaucoup de joueurs évoluent aujourd’hui en France sans être spécialement venus en sélection. Il faut donc d’abord les motiver et organiser des rassemblements beaucoup plus fréquents qu’auparavant. Ça, je vais pouvoir le faire en France. On va devoir aussi organiser des rencontres amicales. Je suis déjà en train de négocier avec le président du comité des Landes, Guy Villenave, pour disputer une rencontre internationale à Côte-Basque-Landes, comme autrefois (aujourd’hui, on dit Pyrénées-Landes), en mars 2027. Nous jouerons un autre match à Saint-Germain-en-Laye, en juin 2027, contre une sélection d’Île-de-France. L’idée, c’est de multiplier les rassemblements pour vraiment construire un projet collectif et une identité d’équipe. Ce groupe a de grandes qualités.
Comment les contacts se sont-ils noués avec la Fédération tunisienne ?
J’ai entraîné beaucoup de joueurs tunisiens. Hedi Souid, Sabri Gmir à Béziers, Mohamed Boughanmi, qui a été pilier international avec l’équipe de France, entre autres. C’est un gars que j’avais repéré lorsqu’il était à Bobigny. Plus récemment, j’ai entraîné Helmi Mimouna, Yahia Graa ou encore Achref Ben Hamouda. Je crois que tous ces gars ont apprécié mon management et ce sont eux qui ont parlé à la direction technique tunisienne. J’ai été invité au mois d’août aux sélections de jeunes et ça s’est fait tout naturellement.
On a l’impression que vous n’avez pas hésité longtemps…
Non parce que ce qui est le plus motivant pour moi, c’est la Coupe du monde 2031. Je connais les joueurs. Ils ont de grandes qualités de générosité et de vaillance. Ce sont des rugueux. La Tunisie possède un pack monstrueux. Ils ont peut-être moins d’habileté, moins de technique derrière. Mais il y a de grandes choses à faire et cet objectif à long terme doit nous stimuler. Pour cela, il faudra finir dans les quatre premiers de la Coupe d’Afrique 2028, puis dans les deux premiers de celle de 2029. Le premier est qualifié directement, le deuxième dispute un barrage contre une nation asiatique. Il ne faut pas oublier qu’il y a quelques années, ils manquent une pénalité en fin de match et perdent d’un point contre le Zimbabwe, qui va faire la Coupe du monde l’année prochaine.

La discipline, premier chantier
Concernant le staff, avez-vous fait appel à des connaissances ?
J’ai des gens avec qui j’ai déjà travaillé, oui. En premier lieu Nicolas Cabannes, qui est pour moi l’un des meilleurs techniciens français. Il s’occupera du jeu des trois-quarts. Humainement, c’est quelqu’un de super. Ensuite, l’un des grands défauts des joueurs tunisiens, c’est l’indiscipline. À la dernière Coupe d’Afrique, ils ont perdu des matchs parce qu’ils concédaient vingt-cinq pénalités. J’ai donc proposé ça à la direction technique tunisienne, qui a validé. Je vais avoir des coachs de la discipline. J’ai la chance d’avoir Adrien Marbot, que j’ai entraîné à Tyrosse, qui viendra au stage de novembre. J’ai aussi Julien Castaignède, de Mimizan, qui est maintenant arbitre vidéo et qui sera en charge de la discipline. Je veux mettre en place un management intransigeant sur la discipline. On ne peut pas réaliser de performances au haut niveau si on est aussi indiscipliné qu’ils le sont actuellement. Voilà mon premier axe de travail.
Et au niveau du jeu ?
Je veux vraiment garder leur ADN, qui est un jeu d’affrontement, un jeu rugueux. Je me dis que si j’arrive à leur faire enchaîner juste une phase de plus, pour mettre un peu de continuité dans leur jeu, on peut avoir une équipe qui rivalise avec tout le monde en Coupe d’Afrique.
Vous allez aussi vous occuper des équipes de jeunes…
Oui, c’est ce qui me motive énormément : définir un projet de jeu transversal et chapeauter toutes les catégories. Je suis un enfant du Sud-Ouest, où je dis souvent qu’une passe sautée dans les 22 mètres n’est pas une prise de risque. Cela demande énormément de travail, d’apprentissage du jeu, de lecture et de prise d’informations. Comme ils ont validé ce type d’enseignement, c’est quelque chose que nous allons aussi mettre en place.

Pour réussir, il faut aussi des moyens financiers. La Fédération va-t-elle faire des efforts pour continuer à développer le rugby ?
Il faut savoir que c’est le seul pays du Maghreb où il existe un championnat depuis de très nombreuses années. Il y a donc aujourd’hui des clubs et de la formation. Il y a aussi la volonté de chercher un partenaire supplémentaire, et c’est un peu le lien que je peux faire avec la France. De nombreuses entreprises françaises travaillent en Tunisie. J’ai rencontré le numéro deux de l’ambassade de France, à Tunis. Leur souhait, c’est la réussite d’un entraîneur français. Tout le monde veut travailler dans la même direction.
Christophe HamacekLes joueurs qui disputent une Coupe du monde représentent 0,030 % des licenciés dans le monde. Donc ça vaut le coup de s’y mettre. Je vois tout de suite un changement de comportement : ils ont les yeux qui pétillent quand on leur parle de cet événement.
Binationaux : des grands-parents nés en Tunisie
Les règles d’éligibilité peuvent-elles vous aider à aller chercher des joueurs d’origine tunisienne qui ont connu la sélection ailleurs ?
Si tu as des grands-parents nés en Tunisie, ou tunisiens et vivant en France, tu peux venir. J’ai eu la surprise de trouver trois joueurs qui n’ont pas du tout un nom tunisien mais qui peuvent jouer avec nous. L’un s’appelle Baptiste Misdrahi. Il est d’origine russe. L’autre jour, il m’a dit : « Christophe, ma grand-mère est née en Tunisie. » J’ai répondu : « Tu plaisantes, Baptiste ? » Il m’a assuré qu’elle était vraiment née en Tunisie (sourire). « Elle est vivante, ta grand-mère ? » Oui, elle a 85 ans. « Va chercher le certificat de naissance. » J’ai également vu Mohamed Boughanmi. Il n’a que 34 ans mais il a un physique hors normes. Il viendra avec nous au mois de novembre. L’autre jour, je suis allé à Suresnes. Ils ont quatre joueurs tunisiens et trois d’entre eux souhaitent aussi venir. Certains jouent en Top 14. Il y a Ryan Chapuis, troisième ligne du Stade Français, Adam Vargas, qui joue à Castres, ou Erwan Dridi, qui joue à Colomiers. Je leur dis : « Les gars, une Coupe d’Afrique, c’est quinze jours. Mais au bout de la Coupe d’Afrique, il y a une Coupe du monde. » Les joueurs qui disputent une Coupe du monde représentent 0,030 % des licenciés dans le monde. Donc ça vaut le coup de s’y mettre. Je vois tout de suite un changement de comportement : ils ont les yeux qui pétillent quand on leur parle de cet événement.
Le Maroc, le Zimbabwe, notamment, sont des nations qui émergent. A contrario par exemple de la Namibie qui est moins forte qu’avant…
Effectivement. Le Zimbabwe est allé chercher beaucoup de joueurs sud-africains, tout comme le Maroc a récupéré beaucoup de joueurs qui jouaient dans le championnat de France. C’est ce que je vais m’employer à faire : essayer de recenser tous les joueurs qui peuvent prétendre à la sélection. Le paradoxe, c’est qu’il y a beaucoup de piliers et énormément de troisièmes lignes. Je vais avoir l’embarras du choix devant ! (rire) Par contre, derrière, il y a moins de profils et moins de joueurs talentueux. Ce sera vraiment un nouveau travail, à la fois de recherche et peut-être de formation.
Avez-vous déjà démarré vos missions ?
Oui, je travaille beaucoup sur le projet. J’ai déjà tout mis en informatique, avec un Google Drive où les gars vont retrouver les systèmes offensifs, défensifs, les coups d’envoi, les touches et autres. Je pars le 12 novembre pour faire d’abord trois jours d’entraînement avec les moins de 20 ans, puis la formation des entraîneurs, notamment sur la façon d’amener les joueurs vers ce jeu fondé sur l’intelligence tactique.
Un entraîneur aussi expérimenté peut-il pousser le championnat tunisien à se développer, à devenir plus compétitif ?
Oui, parce que pour jouer au rugby en Tunisie, il faut être passionné. Je dis souvent qu’il y a parfois plus de pelouse dans mon salon carrelé que sur les terrains (sourire). J’ai vu des gamins cet été : il faisait 40 degrés, sur des terrains bien durs et ils mettaient un engagement féroce dans les rucks et sur les plaquages. Ils ont cette générosité, qui est pour moi essentielle dans le rugby. Si on arrive à les faire jouer un peu plus, avec de l’intelligence tactique, de l’intelligence situationnelle, je pense que tous les clubs vont progresser. C’est un peu l’idée.

Le rêve de la Coupe du monde 2031
Y a-t-il un modèle que vous voudriez copier ?
J’ai une culture du Sud-Ouest. Je regarde Dax et Tyrosse, des équipes joueuses. Surtout, je suis fan du Stade Toulousain depuis de nombreuses années. Il y a quelques jours, j’étais à l’UBB, invité par Yannick Bru. J’ai énormément apprécié. J’ai vu que, même s’ils sont professionnels, ils font énormément de travail de lecture et d’adaptation.
Christophe HamacekJe suis assez fou pour croire en mes rêves et entraîner tout le monde. Sans modestie aucune, je crois que j’ai cette capacité d’être un entraîneur entraînant.
Est-ce le plus beau défi de votre carrière ?
Mon rêve, c’est d’aller aux États-Unis en 2031 et je suis assez fou pour croire en mes rêves et entraîner tout le monde. Sans modestie aucune, je crois que j’ai cette capacité d’être un entraîneur entraînant. Ma signature a déjà fédéré beaucoup de joueurs, qui ont de l’enthousiasme à l’idée de venir au test-match de novembre. Donc oui, j’y crois. Je vais les entraîner et on va se donner les moyens d’y arriver.
C’est une aventure qui va aussi vous apprendre des choses, non ?
Oui ! Je dis tout le temps à mes joueurs : la vie est un roman dont on connaît toujours la fin car le héros meurt. Et moi, j’ai envie d’avoir une vie faite d’aventures. J’ai eu une carrière extraordinaire parce que le rugby m’a permis de connaître des régions, des gens différents, de me faire des amis, d’avoir des émotions qu’on n’a pas dans la vraie vie. Nous avons la chance, nous, sportifs, joueurs ou entraîneurs, de vivre des émotions extraordinaires, décuplées, que seul le sport peut faire vivre. Je sais déjà que je vais vivre des choses qui vont me nourrir et compter dans ma vie. J’ai été élevé dans la tolérance, la curiosité et j’ai toujours pensé, et je le penserai jusqu’à la fin de mes jours, que le meilleur est à venir.
Y a-t-il une crainte, ou seulement de l’excitation ?
Non, je n’ai aucune peur. Ça va m’apporter quelque chose de différent. Cela va faire prétentieux mais j’ai confiance en moi et en l’équipe. Les perles sont là. Maintenant, il faut travailler pour en faire un joli collier.
Un vivier de piliers hors normes
Avez-vous été surpris par les joueurs locaux ?
Il y a des jeunes piliers impressionnants. Ils joueraient en Nationale 2 tranquillement. Et je parle de gamins de 18-20 ans. J’ai vu un gaucher qui pourrait jouer en Nationale 2 ou en Nationale 1, et trois solides droitiers. C’est un paradoxe parce qu’en France, on manque cruellement de bons joueurs à ce poste. J’ai vu des gamins costauds, de 110, 120, 125 kilos, mobiles et habiles ballon en main. Quant au courage, je n’ai même pas besoin de le redire parce que ça fait partie de leur ADN. Il faut plus les canaliser que les pousser.
Christophe HamacekMoi, je dis attention ! Dans quelques années, la filière pourrait bien devenir tunisienne plutôt que géorgienne.
Avez-vous une explication à ce réservoir impressionnant au poste de pilier ?
C’est curieux mais il y a un club comme M’saken, qui ne sort que des joueurs avec de gros gabarits. Je connais le pilier de Béziers Youssef Amrouni. Il va venir avec la sélection, d’ailleurs. Lui, c’est un buffle aussi ! Je discutais avec Mohamed Boughanmi. Je lui ai demandé : « Momo, quel est le pilier qui t’a fait le plus souffrir ? » Il m’a répondu, sans aucune prétention, qu’il n’avait jamais souffert en mêlée. J’ai le souvenir de ce gamin, qui faisait 160 kilos, avec une force du haut du corps, du dos, monstrueuse. Personne ne le bougeait. Sans ce problème récurrent au genou, il aurait fait une carrière internationale tranquille, à la Uini Atonio. L’autre jour, j’ai fait des sélections chez les moins de 17 ans, et pareil : ils avaient des piliers costauds et très bons ballon en main. Moi, je dis attention ! Dans quelques années, la filière pourrait bien devenir tunisienne plutôt que géorgienne.
Selon vous, les recruteurs sont-ils un peu absents de Tunisie ?
Possible. J’ai vu aussi le rugby au Kenya. Il y a des gamins qui ont des appuis, qui sont véloces, qui vont vite, avec de belles aptitudes physiques. Et ce sont aujourd’hui des gamins qui veulent juste jouer au rugby.
Les jeunes sont-ils bien encadrés ?
Oui. Notamment à Béja, où les meilleurs des moins de 20 ans y sont à l’année. C’est vraiment le seul pays du Maghreb qui fait de la formation. Et comme le pays est très pauvre, et que la vie y est dure, leur envie, c’est de venir jouer au rugby en France. Par passion du rugby, parce que je le répète : pour jouer au rugby en Tunisie, il faut être passionné.
Un peu comme les Fidjiens que nous connaissons bien en France…
C’est ça. Mais eux ont la culture de l’affrontement. L’autre jour, aux sélections des moins de 18 ans, ils ont joué quatre fois dix minutes, avec soixante gamins. À la fin, je leur ai demandé : « Savez-vous combien vous avez fait de passes ? » Ils ne savaient pas trop. La réponse est : une seule. Il n’y avait rien d’autre. Une seule passe en travers, pas une de plus. En revanche, ça s’affrontait drôlement ! Il faisait très chaud et je pense qu’il aurait pu y avoir trois cartons rouges pour des plaquages dangereux. Donc, en ce sens, je pense qu’on peut y arriver : les former, les discipliner, canaliser leur fougue. Ce n’est pas compliqué à faire. Quelqu’un qui n’a pas de courage ni de générosité, tu ne peux pas le transformer. Je suis content que ce soit dans ce sens-là. À nous de faire le boulot maintenant.






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