Que deviens-tu, Jean-François Montauriol ? Ancien joueur du Stade Toulousain et international italien, Jean-François Montauriol a connu le rugby professionnel en France comme en Italie avant de revenir aux sources, dans le Gers. Aujourd’hui entraîneur de Lombez-Samatan, il mesure chaque semaine ce qui sépare le rugby des clubs professionnels de celui des villages et des petites villes.
Si le rugby moderne a gagné en vitesse, en préparation et en spectacle, il estime que certaines valeurs (la solidarité, la transmission, le lien entre générations et l’attachement au territoire) restent le ciment du jeu. Dans cet entretien accordé à ItsRugby, l’ex-deuxième ou troisième ligne raconte ses souvenirs, son regard sur les transformations du rugby et ce que les clubs de terroir ont encore à apprendre aux joueurs d’aujourd’hui.
Du Gers au Stade Toulousain, puis quinze ans en Italie
Vous avez commencé dans un petit club du Gers avant de rejoindre le Stade Toulousain, puis vous êtes parti quinze ans en Italie. Comment s’est construit ce parcours ?
J’ai commencé le rugby à Rieumes (en Haute-Garonne). Ensuite, le Stade Toulousain m’a appelé. J’y ai fait huit ans. Ma mère était italienne. Un entraîneur français, Christian Gajan, partait en Italie et m’a demandé si j’étais intéressé par une expérience là-bas. Pourquoi pas ? Je suis parti et je suis resté quelques années en Italie. J’y ai joué et j’y ai aussi entraîné. Je suis ensuite rentré en France il y a quatre ans. J’ai entraîné à Rieumes, en Fédérale 2. Je suis ensuite reparti en Italie pour des raisons familiales.
Après, je suis revenu ici et j’ai encore entraîné à Rieumes. Puis le club de Lombez-Samatan m’a contacté plusieurs fois dans la saison. J’ai rencontré les présidents et leur projet m’a plu. C’est un club ambitieux, avec de bons joueurs et de vraies valeurs. Il est aussi très structuré. Mon père avait joué dans ce club à l’époque, avec mon oncle. C’est un club que j’ai toujours apprécié. Il y a donc aussi un retour aux sources. Ça fait plaisir de se retrouver là avec des gens qui ont des valeurs.
Vous avez connu le rugby amateur, le Stade Toulousain et le rugby international. À quel moment avez-vous compris que le rugby pouvait devenir votre métier ?
À l’époque, j’étais jeune. Mais quand je suis arrivé au Stade (Toulousain), j’ai découvert la structure. On a commencé à s’entraîner tous les jours. J’étais au centre de formation et on s’entraînait de plus en plus. C’était une sorte de sport-études. Je m’entraînais avec les professionnels. J’étais en Crabos, puis en Reichel, en Espoirs. Après, ils m’ont fait un contrat professionnel. J’étais à fond là-dedans. Je me suis dit que ça me plaisait. Le rugby a toujours été une passion pour moi. Puis tout s’est enclenché derrière. Mais quand on arrive au Stade Toulousain, on se rend rapidement compte de là où on met les pieds.
Votre passage en Italie a également beaucoup compté…
C’était une expérience de vie. En Italie, c’était très bien aussi, à Rovigo, à Trévise. On jouait la Ligue Celtique, la Coupe d’Europe. C’était du très haut niveau. C’était chouette et, surtout, c’étaient des clubs qui correspondaient à mes valeurs. C’étaient vraiment des clubs familiaux. C’est important pour moi cette dimension-là.
Quand vous repensez au jeune joueur que vous étiez, qu’est-ce qui vous étonne le plus dans le joueur que vous êtes devenu ensuite ?
Quand j’étais jeune, j’avais grandi vite, mais je n’arrivais pas trop à grossir. Je me souviens que Guy Novès m’avait dit qu’il fallait que je passe les 110 kilos. À l’époque, j’en faisais 95. Je me disais que jamais je n’y arriverais. Finalement, je suis arrivé à 112 kilos. À force de travailler, de m’entraîner, parfois même plus que les autres, c’était une vraie satisfaction. J’étais content d’être arrivé à un certain niveau physique. (Guy) Novès me disait que c’était ce qui me manquait par rapport aux autres.
À l’époque, quand tu as 18 ou 20 ans, c’est dur parce qu’on te dit qu’il faut prendre du poids, tu essaies, mais tu n’arrives pas forcément à atteindre ce poids-là. À force de travailler, de faire de la préparation physique, d’être sérieux et d’avoir une bonne hygiène de vie, j’y suis arrivé. J’insiste, j’y suis arrivé. Je n’aurais jamais pensé faire 110 kilos. Même mon père me disait que je n’y arriverais jamais. Finalement, ça a marché.
Même mon père me disait que je n’y arriverais jamais
Un rugby plus rapide et plus préparé
Le rugby d’aujourd’hui est plus puissant, plus préparé. Est-il aussi plus passionnant à jouer ? Que regrettez-vous du rugby de votre époque ?
Au niveau professionnel, les joueurs ne font plus que ça, tous les jours. Ça va plus vite et il y a beaucoup plus d’entraînement. La préparation physique est arrivée à un niveau supérieur. Il y a plus de vitesse, plus d’impact. C’est bien pour le spectacle. À mon époque, tout cela commençait à se mettre en place. Ça allait un peu moins vite. Maintenant, c’est arrivé à un autre niveau. Chaque année, le championnat progresse. Au niveau professionnel, la préparation physique est devenue la clé.
Les staffs sont de plus en plus étoffés, avec dix ou quinze personnes : les spécialistes de la touche, de la mêlée, du jeu au pied, de la défense, de l’attaque, un nutritionniste, de la préparation physique, de la préparation mentale… La préparation mentale est justement devenue importante. Je l’ai étudiée de mon côté et je me suis aperçu qu’elle pouvait vraiment faire la différence dans l’approche des matches. J’ai aussi fait appel à des préparateurs mentaux pour certaines équipes que j’entraînais au niveau amateur. Ça a bien marché. Parfois, certaines phrases, certains aspects psychologiques, au-delà du physique, permettent de rentrer dans la tête des joueurs et de les faire avancer ensemble à un moment donné. C’est intéressant.
Vous suivez toujours le Top 14. Le jeu semble davantage tourné vers l’attaque aujourd’hui. Vous le constatez aussi ?
Oui. Les règles sont faites pour favoriser de plus en plus l’attaque. Ils en ont modifié pas mal dans ce sens. Ils cherchent un jeu spectaculaire. Après, ça attire les spectateurs et les chaînes de télévision. C’est bien, c’est plus plaisant à voir. À un moment donné, on voyait des matches verrouillés, avec des scores peu élevés. Là, on voit beaucoup d’essais, plus seulement du côté de l’UBB ou de Toulouse. Les défenses ont beau être en place, les attaques arrivent à prendre le dessus. Il y a beaucoup d’internationaux et des grosses individualités dans toutes les équipes, ça fait la différence. Moi, dans mon secteur, qui est la touche, je trouve que ça va plus vite également. J’apprécie vraiment la précision, la vitesse d’exécution, les lancers et les lifts. Le moindre détail est primordial.
C’est comme une horloge qui est parfaitement huilée. Je reprends l’exemple du Stade Toulousain, où je connais notamment Jean Bouilhou très pointilleux sur ça, je sais que ça bosse dur et que c’est devenu une phase de lancement indéniable. Même la mêlée est aujourd’hui axée sur l’attaque. Le jeu offensif a aussi été favorisé par rapport au jeu au pied. Les règles ont changé. Avec le 50-22, par exemple, on se retrouve avec une équipe qui peut attaquer dans les vingt-deux mètres adverses. Ça favorise encore l’attaque. Tout cela a été fait pour que le jeu devienne de plus en plus spectaculaire. Je pense que c’est une bonne chose.
Les défenses ont beau être en place, les attaques arrivent à prendre le dessus
On parle beaucoup aujourd’hui de formation, de détection et de performance. Ne risque-t-on pas de fabriquer des joueurs avant même de leur laisser le temps de devenir des amoureux du jeu ?
Oui, je suis d’accord avec ça. Au niveau des sélections de jeunes, on regarde souvent avant tout le physique. C’est peut-être une erreur. Des joueurs qui sont physiquement très développés à 17 ans peuvent ensuite atteindre leurs limites rapidement. Alors que des joueurs plus maigres, plus légers, mais qui ont davantage de flair et de qualités techniques, peuvent devenir très performants.
Regardez Louis Bielle-Biarrey, il ne fait pas deux mètres, il ne fait pas cent kilos, et pourtant il est très performant, il a du peps. C’est un peu l’exception. C’est bien pour un jeune aujourd’hui de voir ça et de se dire : « Moi, je ne suis pas grand, je ne suis pas gros, mais je suis rapide. Je peux y arriver aussi. » C’est important.
Vous voyez d’ailleurs l’Italie produire aujourd’hui de nouveaux joueurs importants…
Effectivement, ça fait quelques années que les clubs italiens jouent en Ligue Celtique. Ils ne jouent plus le championnat italien, ils se confrontent chaque week-end à des équipes irlandaises, écossaises ou galloises. Cela permet aux joueurs de progresser. Quand tu vas à Leinster, Glasgow ou au Munster, ce sont vraiment des matches de haut niveau. Et des pépites sortent en même temps. Il y a eu Parisse, Perugini, Castrogiovanni, Ongaro… Il y a eu des joueurs qui ont explosé ailleurs, à Trévise ou en France, et qui ont tiré l’équipe d’Italie vers le haut. Le dernier en date, Tommaso Menoncello, à Toulouse, qui a des qualités hors normes…
À Lombez-Samatan, le rugby des bénévoles
Vous êtes aujourd’hui à Lombez-Samatan. Qu’est-ce qu’un joueur apprend encore dans un petit club qu’il ne pourra jamais apprendre dans un grand centre de formation ?
Le contact avec les bénévoles. Ici, à Lombez-Samatan, il y a les papis, les mamies, les gens qui sont présents en permanence. Ils nous font des repas après chaque entraînement. Ils nous regardent, ils sont contents, ils ont toujours un petit mot. Le club organise onze lotos par an. C’est énorme pour réussir à faire fonctionner le club. Ce sont plein de petites choses. Il y a des papis qui nous portent les maillots, l’eau, qui sont toujours à l’écoute. Tous ces petits détails comptent. On mange ensemble. C’est très familial.
Dans un club professionnel, forcément, il n’y a pas trop ça parce que c’est un peu une entreprise. Il y a moins de contact avec les bénévoles ou les dirigeants. C’est plus professionnel, plus cadré, forcément aussi parce qu’il y a des entraînements tous les jours, matin et soir. C’est une autre dimension. Dans ces petits clubs, en Fédérale 2, c’est ça qui fait la force : avoir envie de venir à l’entraînement, venir avec plaisir, voir des gens qui nous disent : « Ça va ? Tu as besoin d’un truc, tu as tout ce qu’il faut. » C’est ça qui fait la différence.
Les téléphones ont changé le vestiaire
Le rugby français a-t-il perdu quelque chose en s’éloignant de ses villages, de ses petites villes et de ses clubs amateurs ?
Les mentalités ont un peu changé. À mon époque, il n’y avait pas tous ces réseaux sociaux. Avant, il n’y avait pas de téléphones portables. Nous étions pourtant plus humains, plus connectés entre nous. Je me souviens que quand je finissais de jouer et que je rentrais au vestiaire, on était nombreux à parler entre nous. Aujourd’hui, beaucoup de mecs sont sur leur téléphone. Avant, on se parlait entre nous. On créait une ambiance de vestiaire.
Maintenant, la mentalité des jeunes joueurs qui montent a un peu changé avec tous ces réseaux sociaux, qui n’apportent pas que du positif. À nous, entraîneurs, de faire quelque chose. Par exemple, pendant les stages de rugby, je demande aux joueurs de laisser leur téléphone. On prend un sac et on reste ensemble pendant deux jours. À part ceux qui ont des enfants ou une urgence… ce n’est pas la mort de ne pas avoir son téléphone. L’idée, c’est d’échanger, de mieux se connaître, d’intégrer les nouveaux et de travailler sur la mentalité du groupe.
Justement, en parlant du téléphone, il devient interdit dans les collèges et les lycées, mais n’a-t-il pas aussi un impact dans les vestiaires de n’importe quel sport finalement ? Quel regard portez-vous sur la place du téléphone dans les équipes aujourd’hui ?
Je pense que ça pollue un peu l’ambiance d’être trop souvent sur son téléphone. On n’en parle pas forcément dans le sport, mais c’est peut-être un vrai sujet. Je pense qu’il faudrait réserver certains créneaux pour l’utilisation du téléphone.
Est-ce que le rugby est finalement à l’image de certains maux de la société ?
Oui, un petit peu. Il y a moins de valeurs, du moins ça se perd malheureusement. Il y a moins d’humilité par rapport aux efforts du club ou aux performances sportives. Il faut souvent recadrer certains joueurs. Leur dire : « Ce n’est pas parce que tu as fait un bon match que tu es champion du monde. Reste humble, tu n’as encore rien gagné. » À mon époque, on en avait moins. Maintenant, il y en a un peu plus. C’est peut-être simplement le phénomène de société qui évolue comme ça.
Vous avez aujourd’hui des joueurs de 20 à 35 ans. Le mélange des générations reste-t-il important ?
Oui. C’est ça qui est bon. Il y a le jeune qui commence, celui qui a déjà des enfants, celui qui a sa maison. Ce mélange est important. Dans une équipe de rugby, ça fait un peu l’éducation. Les plus anciens transmettent aux plus jeunes. C’est ça qui est bien aussi dans une équipe. Si on perd cette dimension-là, on perd le rugby.
Les plus anciens transmettent aux plus jeunes. C’est ça qui est bien aussi dans une équipe. Si on perd cette dimension-là, on perd le rugby

Un retour aux sources
Si vous aviez quinze ans aujourd’hui et que vous commenciez le rugby dans un petit club, auriez-vous encore envie d’en faire votre vie ?
Oui, j’aurais encore envie de le faire, parce que le rugby, c’est l’école de la vie. C’est vraiment les gens, l’humain. Peu importe le gabarit, ils peuvent jouer au rugby. Je rencontre encore des mecs avec qui je jouais il y a vingt ans ou dix ans et, quand on se voit, on est super heureux. On se remémore ce qu’on a vécu : les matches, les moments où on a souffert ensemble, les victoires, les défaites, les moments inoubliables.
Quand on pousse une mêlée, qu’on fait de gros matches, de gros déplacements, quand on gagne un match à l’extérieur qui était important, qu’on avait la pression, qu’on a stressé, qu’on a failli perdre mais qu’on a gagné… Ce sont des choses qui restent à vie. Certains de ces mecs, rien que pour ça, pour le lien qu’on a créé, je referais tout. Absolument tout.
Qu’est-ce qu’un joueur d’aujourd’hui ne connaîtra probablement jamais de votre rugby ?
À notre époque, on était plus solidaires, plus souvent ensemble. Comme il n’y avait pas tout ce qu’il y a aujourd’hui sur les téléphones, on devait créer notre ambiance entre nous. On faisait des choses simples. On était contents d’aller manger quelque chose ensemble sans forcément s’évaluer sur un téléphone, sur des sites ou sur les réseaux sociaux.
On faisait des photos, des vidéos, des selfies, mais c’était quand même plus simple. Mon père me dit la même chose de son époque. Il y a toujours un décalage de vingt ans. J’ai des enfants aussi, dont un de douze ans, et ce sera pareil. C’est un peu dommage, mais c’est aussi l’évolution du temps et des mœurs. Il faut vivre avec son époque.
Vous pensez que le rugby peut être en danger avec cette évolution ?
Oui, un peu. Quelquefois, c’est un peu illusoire, tout ce qui se passe sur les sites internet et les réseaux sociaux. C’est aux managers et aux entraîneurs de conserver les valeurs, la concentration du groupe, et de rappeler l’essence de ce sport. Il faut aussi mettre les jeunes en garde.
Et au fond, qu’est-ce que Lombez-Samatan vous apporte que le rugby professionnel ne vous apportait plus ?
C’est beaucoup plus sain. On peut parler librement de tout. C’est plus sain. Je ne sais pas comment le dire autrement, mais c’est beaucoup plus sain. Les valeurs de notre sport y sont peut-être plus marquées. Du moins, d’une manière différente. Il y a moins de pression, bien sûr, beaucoup moins d’enjeux. Mais à un autre niveau, on a quand même envie de faire des choses ensemble et de respecter ce club pour son histoire.
Il y a toujours eu de gros joueurs dans ce genre de clubs. Mais il y a aussi beaucoup d’agriculteurs, de maçons, d’artisans dans ces équipes. J’essaie de rappeler la fraternité, le fait de combattre ensemble, de défendre le territoire ensemble. Et ça, chez les professionnels, ça existe moins. Ici, ce sont les mecs du club, les mecs du coin. Ils habitent ici. Ils ont davantage ce lien avec le territoire. Dans un club professionnel, ce ne sont pas forcément les joueurs de la ville où ils jouent qui y vivent.
Ici, ce sont les mecs du club, les mecs du coin. Ils habitent ici. Ils ont davantage ce lien avec le territoire
Vous avez connu les plus grands clubs. Vous voilà désormais à Lombez-Samatan. Finalement, est-ce un retour aux sources ?
Oui, un peu. Un retour aux sources, c’est le cas de le dire. La boucle est bouclée. Je le répète, j’insiste, ça fait plaisir de se retrouver là avec des gens qui ont des valeurs communes, qui vont dans la même direction. Je me sens à ma place.
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