C’est un peu leur coupe d’Europe à eux…

Né dans un territoire où le ballon ovale cherche encore à s’imposer face aux autres disciplines, ce tournoi de rugby à 7 ambitionne de fédérer. La Réunion, Maurice, Madagascar, Seychelles. Un archipel de talents, souvent sous-exposés, réunis autour d’une même promesse. Donner une scène. Créer une dynamique. Exister.

« Dans l’océan Indien, le rugby est un sport en construction. Moins structuré qu’en Europe, moins médiatisé, parfois moins encadré« , glisse un éducateur de La Réunion. Moins doté financièrement surtout. Mais profondément ancré dans certaines cultures, notamment à Madagascar, où il dépasse largement le cadre sportif pour devenir un véritable phénomène populaire.

Rugby dans l’océan Indien : un sport en construction

L’Indian Ocean Rugby Aroi s’inscrit dans cette réalité. « Il ne s’agit pas seulement de jouer. Il s’agit de créer un espace commun. Un rendez-vous. Une identité régionale« , expliquait Bernard Sevaï, vice-président à la ligue de rugby de La Réunion, en charge du sportif, avant le départ de ses équipes vers la Grande île.

Sur le papier, l’idée est séduisante. Offrir du temps de jeu. Favoriser les échanges. Structurer une compétition là où il n’y avait parfois que des initiatives isolées.

Mais très vite, le terrain rappelle une autre réalité. Celle du rapport de force.

Lors de la dernière édition, Madagascar a tout simplement survolé le tournoi. Trois catégories, trois titres, aucune défaite. Une domination nette, presque sans partage. En U18, les « Makis » ont notamment écrasé leurs adversaires, avec des scores larges comme ce 36-7 en finale ou encore une victoire 26-5 face à La Réunion chez les féminines.

Madagascar, hégémonie malgache sur le tournoi Aroi

Cette hégémonie malgache n’est pas un hasard. Elle pourrait même sous-entendre quelque chose de plus profond. D’un écart structurel.

À Madagascar, le rugby est le sport numéro un, avec des dizaines de milliers de licenciés et une culture profondément enracinée. Totalement paradoxal, quand on sait que le pays fait partie des plus pauvres au monde. Les stades se remplissent, les compétitions existent, les joueurs enchaînent… Sans moyens, mais ils enchaînent.

À l’inverse, dans les autres îles, le rugby reste en développement. Moins dense. Moins régulier. Moins exposé.

Au-delà des scores et des trophées, l’Indian Ocean Rugby Aroi révèle une autre dimension, beaucoup plus stratégique. En clair, à Madagascar, le tournoi n’est pas seulement une vitrine. Il est un outil. Un levier de structuration.

Le directeur technique national Antsoniandro Andrianorosoa, cité dans la presse locale, le résume sans détour : « Le tournoi nous permet de repérer les jeunes talents et de préparer les prochains championnats nationaux dans cette discipline à 7. »

Dans cette phrase, tout est dit. Là où d’autres voient une compétition régionale, Madagascar voit un maillon de sa chaîne de formation. Un espace d’identification. Un filtre. Un accélérateur. Quand le rugby des autres îles soeurs peut-être vu plus comme un « testeur« .

Car le rugby malgache ne se construit pas uniquement dans ses championnats domestiques. Il se nourrit aussi de ces confrontations régionales, où les profils émergent, où les potentiels se confirment, où les trajectoires se dessinent.

Rugby malgache : des contraintes logistiques persistantes

Mais cette dynamique, aussi prometteuse soit-elle, reste encadrée par des contraintes bien réelles.

Le technicien malgache ne les élude pas. Logistique complexe. Accès limité aux équipements. Préparation physique encore inégale. Autant de freins qui empêchent, pour l’instant, une bascule vers le très haut niveau.

Un autre membre de la fédération : « Nos confrontations fréquentes avec des équipes comme celles de Nouvelle-Zélande ou d’Argentine montrent le chemin qu’il nous reste à parcourir. »

Le constat est lucide. Madagascar domine sa région. Mais à l’échelle mondiale, l’écart persiste. Et c’est précisément dans cet entre-deux que l’Aroi prend tout son sens.

Ce déséquilibre, les acteurs réunionnais ne le découvrent pas. Ils le vivent. Et ils l’analysent avec lucidité. Dans les colonnes du Quotidien, Jérôme Agenor, manager sportif des équipes de La Réunion, ne cherche pas à contourner la réalité : « Madagascar sera favori. Les Malgaches seront chez eux. Ils vont donc pouvoir aligner tous leurs meilleurs joueurs.« 

Ce fut bel et bien le cas…

Une évidence presque structurelle. Car – et on y revient – au-delà du simple avantage du terrain, c’est tout un écosystème qui joue en faveur des Makis. Volume de jeu, densité de licenciés, culture du rugby. Là où La Réunion tente encore de construire, Madagascar capitalise déjà.

La Réunion face au niveau malgache : quels potentiels ?

Mais pour les sélectionneurs réunionnais, l’objectif dépasse le résultat brut. Ce déplacement s’est inscrit dans une logique d’évaluation. De confrontation. De vérité. « C’est une manifestation qui va nous permettre d’évaluer nos meilleurs jeunes dans la zone, de repérer les plus beaux potentiels.« 

L’Aroi devient alors un outil. Un révélateur, presque clinique, du niveau réel des jeunes réunionnais face à ce qui se fait de plus exigeant dans la région.

Et le constat, là encore, est sans détour. « Pour l’instant, on constate que nos sélections ont encore du mal à se situer par rapport au projet de jeu collectif qu’on leur a proposé« , précisait Jean-Michel Piron, président de la ligue de rugby de La Réunion.

Derrière cette phrase, une problématique encore plus profonde apparaît. Celle du manque de repères. Du déficit de confrontation. D’un rugby qui travaille, mais qui manque encore d’exposition pour se calibrer.

Car l’un des enjeux majeurs pointés par les dirigeants reste la fréquence des matchs. Le rythme. L’habitude du haut niveau.

Jean-Michel Piron le souligne clairement : « Ici, chez les jeunes, ce sont les clubs qui participent à une compétition qui les qualifie pour un tournoi final.« 

Un système qui limite les oppositions régulières, et donc la progression. Là où d’autres nations enchaînent les rencontres, La Réunion compose avec un calendrier plus restreint.

Même les expériences passées n’ont pas totalement convaincu. Dans le Quotidien encore : « On a déjà participé, mais à un niveau régional, le cran en dessous, et on a tous pu juger que d’une part le niveau n’était pas très élevé, et que d’autre part le fait que ces tournois se déroulent sur une seule journée ne nous permettait pas de faire suffisamment de matchs. »

Un manque de volume qui freine l’apprentissage. Et qui renforce, mécaniquement, l’écart avec des nations plus structurées.

Élargir l’Aroi au Kenya et à l’Afrique du Sud

Dès lors, une réflexion s’impose. Dépasser le cadre régional. Aller chercher ailleurs ce que la zone ne peut pas encore offrir. « On est effectivement en train de réfléchir pour s’ouvrir à d’autres pays de la zone que ceux de l’AROI.« 

Kenya. Afrique du Sud. Des pistes évoquées. Des horizons plus exigeants. Parce que pour progresser, il faut se confronter à plus fort. Plus vite. Plus souvent.

Dans ce contexte, l’Indian Ocean Rugby Aroi apparaît pour ce qu’il est réellement.

Pas une finalité. Simplement un point de départ.